FILMLe corps de mon ennemi - Henri Verneuil (1976), avec Jean-Paul Belmondo (François Leclercq), Bernard Blier (Jean-Baptiste Beaumont-Liégard), Marie-France Pisier (Gilberte Beaumont-Liégard), Claude Brosset (Oscar, dit Jeannine), Nicole Garcia (Hélène Mauve), François Perrot (Raphaël di Massa), Elisabeth Margoni (Karine Lechard), Daniel Ivernel (Victor Verbruck, le maire), Yvonne Gaudeau (madame Beaumon-Liégard mère), René Lefebvre (Pierre Leclercq), Michel Beaune (l'ami d'enfance), Jacques David (Gérard Torillon, avocat général), André Reybaz (le juge Kelfer), Charles Gérard (le chauffeur de taxi qui aime les jeux de mots), Jean Turlier (le député La Roche-Bernard), Suzy Prim (la marquise de Chanteloup), Bernard-Pierre Donnadieu (l'homme de main blond), Monique Mélinand (Germaine Mauve), Françoise Bertin (la buraliste de la gare), André Thorent (le directeur de la prison), Pierre Forget (le directeur de l'hôtel du commerce), Serena (Frida de Dusseldorf)...

"Au matin je vis avec plaisir. Mon ennemi gisant au pied de l'arbre." (William Blake)

Le nord de la France, vers 1975. Dans cette France louis-philipparde des années Giscard, la ville de Cournai vit sous la bonhomme autorité de l'empire Beaumon-Liégard. Propriétaire des "Lainières de Cournai", la famille a fait fortune et assis son honorabilité, reçoit magistrats, politiques et hommes influents. Or un homme revient à Cournai après sept ans d'absence : François Leclercq, l'ancien petit ami de Gilberte Beaumont-Liégard. Après être resté sept ans en prison pour l'assassinat de la star de football locale Serge Cojak et de sa maîtresse Karine Lechard, Leclercq a décidé de retrouver le véritable assassin et surtout le cerveau de la machination qui l'a conduit à être condamné pour ce double crime. Car François l'a bien compris : tout a été fait, à l'époque, pour qu'il devienne, aux yeux de l'opinion, un monstre et la proie de la haine populaire ; et s'il a été emprisonné, c'est parce qu'il devenait gênant. Alors, de retour dans cette ville, François se souvient peu à peu, remet les éléments dans l'ordre, fait les liens et tirent les fils de la pelotte : petite bourgeoisie de province, politicards, brasseurs d'argents, hommes liés à des affaires louches, tout un monde s'était ligué contre François Leclercq, mais à la demande de qui ?...

Consacré à l'international dans les années 1960, avec notamment sa trilogie tournée avec Jean Gabin (Le Président, déjà avec Bernard Blier, Un singe en hiver, déjà avec Jean-Paul Belmondo, et Mélodie en sous-sol avec Alain Delon), Henri Verneuil, dans les années 1970, décide de donner un ton plus politique à ses films. Auréolé du phénoménal succès populaire de Peur sur la ville (deux mois en tête du box-office) dont il vient tout juste de sortir, le réalisateur met en chantier l'adaptation d'un roman de l'académicien Félicien Marceau : Le corps de mon ennemi. Avec l'aide du romancier et de Michel Audiard - qui bien entendu signe aussi les dialogues - Henri Verneuil cisèle un film acide contre la bourgeoisie de province qui, sous son masque de respectabilité, trempe dans les magouilles les plus basses, et contre la lutte de cette classe pour l'honorabilité, lutte qui va jusqu'au crime.

Presque chabrolien, le scenario montre une classe ridicule, enfermée dans le paraître et les rites de son milieu, qui a fait de la manipulation et du silence une règle d'or. Beauamont-Liégard, c'est l'homme tout puissant de la ville - sa femme est surnommée La Reine Mère - et le clef d'un milieu dans lequel François n'avait aucune chance de pénétrer, lui issu d'un milieu modeste et né d'un père défenseur des idées de Jean Jaurès et du progrès social.

Pour incarner son François Leclercq, Henri Verneuil se tourne vers Jean-Paul Belmondo, le comédien français alors populaire et capable d'incarner l'ambiguité humaine, un jour l'escroc de haut-vol Alexandre Stavisky pour Alain Resnais (1974), un autre un voyou sympathique chez Philippe de Broca, encore un autre un flic sans peur pour Henri Verneuil. Il faut admettre que le rôle va comme un gant à Belmondo : le rôle de Leclercq nécessite de passer du mutin au musclé, du léger au grave et du comique au tragique, et l'acteur sait englober tout cela dans sa composition, convaincant dans chaque situation.

Autour de lui, une liste de comédiennes et de comédiens - des gueules connues, des célébrités etc. - tous crédibles, au premier rang desquels Bernard Blier, acteur alors en perte de vitesse depuis Le grand blond avec une chaussure noire (1972).

Scenario implacable, conception captivante (sous forme de flash-back), réalisation réussie : Le corps de mon ennemi est un Belmondo de bonne facture où le comédien ne donne pas trop dans le registre Bébel qu'on lui connaît, et qui fonctionne à plein. Cerise sur le gâteau, Michel Audiard se surpasse et compose des dialogues très efficaces, sans trop de bonnes formules à la Audiard, mais parfaitement à leur place et parfaitement ajustés à ceux qui les déclament.

Un bon film.