FILMLes yeux sans visage - Georges Franju (1960), avec Pierre Brasseur (professeur Génessier), Alida Valli (Louise, l'assistante de Génessier), Edith Scob (Christiane Génessier), Béatrice Altariba (Paulette Mérodon), Juliette Mayniel (Edna Grüberg), François Guérin (docteur Jacques Vernon), Alexandre Rignault (inspecteur Parot), Claude Brasseur (le jeune inspecteur de police), Charles Lavialle (le concierge de Génessier), Marcel Pérès (un homme au cimetière)...

Dans les années 1950, la nuit sur une route d'Ile-de-France. Dans une 2 CV cahotante, Louise transporte un corps sans vie, sanglé dans un imperméable, le visage dissimulé dans des linges et sous un chapeau. En toute discretion, elle se débarrasse de sa charge dans la Seine et regagne les environs de Meudon où elle est assistante de clinique. Le lendemain, le professeur Génessier, chef de clinique et éminente sommité médicale, est contacté par la police pour identification; le corps retrouvé dans la Seine pourrait être celui de sa fille Christiane, disparue depuis peu. Victime d'un très grave accident de la route, Christiane avait dût subir une greffe totale de la face, greffe qui avait échoué. Ce même jour, le professeur Tessot se présente à la morgie pour l'identification: sa fille Simone a elle aussi disparue. Or, le cadavre retrouvé en Seine était nu sous son manteau...

Georges Franju, cinéaste atypique dans le panthéon français (fondateur de la cinémathèque française), plus connu pour sa version de Thérèse Desqueyroux d'après François Mauriac en 1961, Thomas l'imposteur d'après Jean Cocteau en 1965 et pour le très singulier et très expressionniste Judex en 1963, signe ici son deuxième long métrage et certainement son plus connu, sans que la postérité, celle du grand public, ne fasse réellement le lien entre l'oeuvre et son auteur. Pourtant, pour son oeuvre, Georges Franju s'entoure des plus grands, des plus talentueux sinon des plus célèbres. Adaptant le seul unique roman de Jean Redon (1959, collection Angoisse chez Fleuve Noir, et c'est tout dire), Franju confie le scenario au tandem Pierre Boileau et Thomas Narcejac. A l'époque, Boileau-Narcejac sont auréolés, non seulement d'une réputation dans la littérature de genre, mais aussi des adaptations remarquées de Celle qui n'était plus par Henri-Georges Clouzot (Les diaboliques, avec Simone Signoret, en 1955) et de D'entre les morts par Alfred Hitchcock (Vertigo, avec Kim Novak et James Stewart, en 1958) tandis que leur petit dernier, A coeur perdu est en cours d'adaptation pour un film dont Danielle Darrieux sera le vedette. Quant à l'adaptation du scénario pour le tournage, il s'adresse à un presque petit nouveau qui sera également son premier assistant réalisateur, Claude Sautet qui s'est lui-même lancé dans son premier film, Classe tout risque, avec Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo. Enfin, cerise sur le gâteau, Georges Franju demande à l'Allemand Eugen Schüfftan de prendre en charge la photographie et les prises de vues. Eugen Schüfftan, c'est le chef opérateur génial qui a donné cette atmosphère si particulière et si prenante au film de Fritz Lang Métropolis (1927) et au Quai des brumes de Marcel Carné en 1938. On le retrouvera bientôt dans l'équipe de Jean-Pierre Mocky sur le tournage de La cité de l'indicible peur (1964).

Autant dire qu'avec cet héritage (scenario des maîtres français du suspens, adaptation par un artisan du style bref, esthétique poétique et inquiétante à la fois), Les yeux sans visage feront date, d'autant que Georges Franju est un adepte du cinéma poétique qui montre des situations insolites, sortant de l'ordinaire, entre rêve et cauchemar. Dans ces années-là, la France n'est pas à la première place dans le cinéma de l'étrange. Alors que le style policier-à-papa fait sa gloire depuis les années 1930 - et avec de fort bonnes oeuvres - il n'est pas de film qui soit à la fois poétique, triste tout en portant à l'épouvante. Or, Georges Franju en fait sa signature, remarquablement ici puis dans plusieurs de ses réalisations à venir. CHIENSRefusant toute intrusion du fantastique dans son oeuvre - "Le fantastique est dans la forme. Il se crée. Alors que l’insolite est dans les situations. Il ne se crée pas, il se révèle." dira-t-il en 1986 - Georges Franju sait nous ménager, et avec l'aide non seulement de son équipe technique mais aussi de ses comédiens (Brasseur père, glacial à souhait; Edith Scob, parfaite incarnation de la mélancolie), cette ambiance épaisse, malsaine et pourtant captivante, envoûtante.

Mythique, Les yeux sans visage, c'est l'histoire d'un père détruit par l'accident de sa fille, accident dont il est responsable, et qui a basculé dans l'abominable pour lui rendre un visage. Fou, mais fou d'amour paternel, solitaire dans son manoir bourgeois où il séquestre une vingtaine de chiens pour expérimenter ses greffes, il est redoutable de froideur, de calcul et de silence. Un silence qui en dit long sur l'horreur qu'il a acceptée, par amour, par désespoir et par culpabilité. D'ailleurs, tous les personnages de ce récit sont malheureux, fatigués, certains même usés ou épuisés, jusqu'à l'innocente Christiane, la victime absolue, victime innocente de tout, de la conduite trop rapide de son père, de ses crimes, de ses tentatives d'opérations chirurgicales. Isolée, désemparée, recluse dans sa chambre, Christiane est malheureuse mais accepte le choix de son père. Vivant comme dans une sorte de rêve, celui de l'espoir, elle ferme les yeux - et pourtant, c'est tout ce qui lui reste - sur le cauchemar bien réel du monde qui l'entoure.

Interdit au moins de 16 ans lors de sa sortie, Les yeux sans visage a connu un succès mitigé en dépit de bonnes critiques, et ce en raison notamment du spectacle opératoire offert au milieu du film, scène assez éprouvante encore aujourd'hui. Passé à la postérité et souvent cité comme une référence en matière de cinéma d'épouvante poétique, Les yeux sans visage mérite dignement sa place dans notre patrimoine.

Unique.