LIVRENotre-Dame-des-Fleurs - Jean Genet (1943, version révisée en 1951)

"Se parlant de Mignon, Divine dit, joignant les mains en pensée: je l'adore. Quand je le vois couché à poil, j'ai envie de dire la messe sur sa poitrine."

Montmartre, à la fin des années 1930. Louis Culafroy, environ 30 ans, est prostitué place Blanche. C'est le Paris des voyous, des invertis immortalisés par le photographe Brassai en 1932 (Paris de nuit), des trafiquants, des filles et garçons de joie chantés par Fréhel (La coco), des crimes obscurs et de l'affaire Weidmann, le monde du trottoir adolescent de Francis Carco (Jésus-la-Caille), le Paris louche du Milieu, du sang, de l'alcool et de la poudre blanche, des gagneuses et de leur mac, bref un Paris des bas-fonds, un Paris qui fait frémir le bourgeois, un Paris de la misère et du sexe et qui vit selon ses propres règles. Sauf que tout ceci est vrai, ou presque. Jean Genet, alors incarcéré à la prison de Fresnes, entreprend de célébrer le crime, de raconter, en mêlant tendresse et désir, réalité et invention poétique, le drame qui a noué, vers 1937, le prostitué Divine, son souteneur Mignon-les-petits-pieds, un criminel encore mineur appelé Adrien Baillon et un Sénégalais, athlète d'ébène,  Seck Gorgui, devenu leur amant. Histoire d'amour, histoire de sexe, histoire de passion dévorante et de jalousie, l'histoire de Divine est de ces drames humains restés dans l'ombre...

"Encore que gouape, Mignon avait un visage de clarté. C'était le beau mâle, violent et doux, né pour être mac, si noble d'allure qu'il paraissait être nu toujours. (...) Par la façon qu'il a de parler, d'allumer et de fumer sa cigarette, Divine a compris que Mignon est un maquereau. Elle eut d'abord quelques craintes: être rouée de coups, dévalisée, insultée. Puis elle eut l'orgueil d'avoir fait jouir un mac. Sans prévoir au juste ce que l'aventure donnerait, et plutôt que volontairement, un peu comme l'oiseau, dit-on, va dans la gueule du serpent, fascinée elle dit: reste, et en hésitant: si tu veux."

Premier récit de Jean Genet, diffusé à petit tirage en 1943, jugé pornographique par l'élite intellectuelle de l'époque et censuré, puis tardivement édité, dans une version remaniée en 1951 chez Gallimard, Notre-Dame-des-Fleurs est à la fois un récit d'ambiance autant qu'un plaidoyer de la part de l'écrivain pour la fascation, ici érotisée, pour le criminel. Du visage de Weidmann à celui de Maurice Pilorge, l'auteur révèle son attirance érotique pour les beaux criminels, les garçons des faits divers qu'il dévore dans les pages du magazine spécialisé Détective, pour leur corps et pour leur geste fatal, définitif, sanglant: "Vous ne connaissez pas, vous, cet état surhumain ou extra-lucide, de l'assassin aveugle qui tient le couteau, le fusil, ou la fiole, ou qui, déjà, a déclenché le geste qui pousse au précipice." Mais par dessus tout, Notre-Dame-des-Fleurs est un témoignage du monde de la prostitution masculine dans les années 1930 ainsi qu'un touchant récit d'un amour dévoué et absolu, celui de Louis/Divine pour Mignon, et ce en dépit de tout, des coups, des paroles blessantes ou des infidélités.

"Jusqu'à présent, elle n'avait aimé que des hommes plus forts qu'elle et légèrement, d'un poil, plus âgé qu'elle, plus musclés. Mais vint Notre-Dame-des-Fleurs, qui avait un caractère physique et moral de fleur: elle s'en amouracha. Quelque chose de nouveau, comme une sorte de sentiment de puissance, leva (sens végétal, germinatif) en Divine. Elle se crut virilisée. Un espoir fou la fit forte, costaud, vigoureuse. (...) Divine ne s'était pas virilisée: elle avait vieilli. Maintenant, un adolescent l'émouvait: par là, elle eut le sentiment d'être vieille, et cette certitude déployait en elle comme des tentures formées d'ailes de chauve-souris. Le soir même, déshabillée et seule dans le grenier, elle vit d'un oeil nouveau son corps blanc, sans un poil, lisse, sec, osseux par endroits. Elle en eut honte et s'empressa d'éteindre la lampe, car ce corps était celui d'ivoire de Jésus sur une croix du XVIIIe siècle, et des relations, une ressemblance même, avec la divinité ou son image, l'écoeuraient. Mais avec cette désolation, une joie nouvelle naissait en elle. La joie qui précède les suicides."

Tout commence 92 boulevard de Clichy, chez Graff, repère d'une bande d'invertis qui font le trottoir autour du Moulin-Rouge. Amies ou rivales, ces tantes se nomment La Grande Mimosa (dite Mimosa I car il y aura trois autres, jusqu'à une certaine Mimosa mi-IV), Première-Communion, Prince-Monseigneur, Castagnette, Pomme d'Api, Bec-de-Cane, La Léo, Sulfureuse, Clairette, Antinéa, La Baronne etc. Toutes ne sont pas forcément des prostitués, certains sont passés maître dans l'art de faire "pleurer" un coffre-fort, d'autres se livrent au trafic de cocaïne ou se contentent d'encaisser des messieurs-dames qui triment sur les boulevards. BRASSAIC'est un univers clos, un monde qui ne revendique rien, un monde d'homosexuels qui ignore superbement le monde des hétérosexuels, qui ignore même les temps difficiles qui, du 6 février 1934 au 29 juin 1937, est passé du coup de force fasciste au Front Populaire. Notre-Dame-des-Fleurs, c'est un autre univers, presque un autre temps: c'est l'univers des tasses - les vespasiennes, lieux de drague et de consommation homosexuelles - et du macadam bouillant, du bal travesti du Magic-City, des fins de mois difficiles et des michetons qu'il faut travailler au corps pour en tirer de quoi vivre.

Boulevard de Clichy, Divine a un choc. Un soir, elle rencontre un blond aux yeux bleu-vert, au teint mat et aux dents parfaites, Mignon-les-petits-pieds qui deviendra son souteneur et sa grande passion (doté d'un organe que Jean Genet qualifie de gigantesque). Tout pourrait presque donner dans la fiction rose, si à l'automne 1937 ne débarquait pas Adrien Baillon. L'adolescent à la beauté fulgurante n'a que 16 ans et vient de tuer un vieillard. Il se cache dans ce Montmartre du secret et, très vite, s'occupant du trafic de cocaïne, s'installe avec - et entre - Divine et Mignon, dans le grenier qu'ils occupent. Ménage à trois, jeu de désirs et de sexe, mais surtout soumission de Divine qui travaille pour nourir ses amants. Et puis un jour, Seck Gorgui s'installe dans le lit de Notre-Dame-des-Fleurs, et c'est pour trois que Divine fait le trottoir, aimante, jalouse bien entendu, mais soumise.

"Je dirai qu'il avait des doigts de dentelle, qu'à chaque réveil ses bras tendus, ouverts pour recevoir le Monde, lui donnaient l'air de l'Enfant Jésus dans sa crèche - un talon de pied sur le cou de pied de l'autre - que son visage attentif s'offrait, penché à l'envers vers le ciel; que debout, il était familier, avec ses bras, de ce geste en corbeille que l'on voit faire à Nijinsky sur les vieilles photos où il est vêtu de roses déchiquetées. Son poignet aussi souple que celui d'un violoniste pend, gracieux, désarticulé. Et parfois, en plein jour, il s'étrangle avec son bras vivant de tragédienne."

Rempli de désir, certes, mais inondé d'une tendre affection pour ses héros délabrés, Jean Genet écrit ici un roman touchant bien que féroce, sensible bien que cru et trivial, attachant bien que traitant de l'ordure. Un roman au style intéressant et plutôt agréable, souvent très poétique, jamais confus. Un récit étonnamment moderne, montrant une homosexualité non militante qui est centrée sur le seul sentiment qui submerge et noie les protagonistes: l'amour. L'amour entre malfrats et prostitués, oui, mais amour quand même, avec tout ce qui en découle: la jalousie, le drame.

"Elle ne vivra plus que pour se hâter vers la mort."

Illustration: Brassai, La duchessez de Zoé au bal des invertis du Magic-City (1932), collection particulière ©Estate Brassaï - RMN-Grand Palais / Michèle Bellot, tous droits réservés