LIVREOctave avait vingt ans - Gaspard Koenig (2004)

Paris, XVIe arrondissement. Octave est fils de bonne famille, de très bonne famille même. Il a grandi dans le luxe et dans les marques de standing, bref Octave est fils de parvenu. 20 ans, beau, sportif accompli, Octave n'a pourtant aucune passion, si ce n'est renverser les conventions, surtout celles de son milieu. Arrogant, brutal, imbu de lui-même, Octave refuse les habitudes, joue au golf, se gorge de sexe sans en apprécier la saveur, fascine mais n'attire pas et trimballe une angoisse existentielle sur laquelle il ne sait mettre un mot. Et puis un jour, Octave croise Elise...

"Tout devait être parfait et la perfection ne se recommence pas."

A l'origine était Marcel Proust. Dans quelques passages d'A la recherche du temps perdu, l'écrivain évoque le jeune Octave, un gommeux avide de femmes et dépensier, sans élégance et plein d'indifférence. Jeune homme de quelques vingt années, Gaspard Koenig décide de s'emparer de ce personnage pour en faire le portrait, mais le portrait transposé dans la France du début du XXIe siècle. Projet ambitieux, projet intéressant voire motivant, projet vaste et risqué, mais l'audace paie parfois.

Qui est donc cet Octave que l'écrivain en herbe nous présente: son père est riche et il a bâti sa fortune sur des coups de maître parfois osé qui ont assis sa réputation autant que gonflé son portefeuille. Naturellement - naturellement pour son milieu - son fils unique a été élevé dans un monde d'argent; non pas le monde aisé de la fortune, de l'aisance soignée donnée en cadeau aux bien-nés, Octave a été élevé dans ce monde vaste et étriqué à la fois, celui où la réussite est couronnée par le regard de l'autre, où montrer sa puissance revient à étaler ses possessions à défaut de son savoir-être. En d'autres termes, le jeune Octave a fréquenté les meilleures écoles, mais s'en est trouvé éjecté en raison de son insolence, l'adolescent a grandit au milieu des meubles de style et des éditions de La Pléiade, mais il n'a aucun goût en matière d'art ni ne sait utiliser la culture qu'il a amassée. En fait, Octave n'est pas très intéressant, et sa vie ne l'est guère plus. 

"Octave avait grandi parmi les passions humaines et les oeuvres d'art, ce qui avait favorisé un détachement naturel et absolu à leur égard. L'art avait pour cet enfant le même statut que l'abondance matérielle, nécessaire et inessentiel. Il savait reconnaître dans sa chambre les meubles Louis XV de Cressent et de Gaudreaux, mais il n'en ressentait aucune émotion ni fierté. Il n'avait lu que les livres édités dans la Pléiade, car il se fiait au choix opéré par la tradition et par l'argent."

Spleen de la fin d'adolescence? Mal de vivre rimbaldien? Dandysme décadent mais étudié? Nullement. Octave est juste un pétard mouillé, comme bon nombre de ses camarades: il étale, il étonne, il réflète mais ne brille pas, il intrigue mais fascine à peine, ou si peu longtemps. Pas plus de charisme qu'un coléoptère. Tous ces défauts, disons plutôt cette fadeur massive, pourrait faire d'Octave version Koenig le personnage d'une fiction empoisonnée, l'épicentre mou d'une jeunesse qui pourraît être la notre, une perdant magnifique anti-héros antant haï qu'adoré. Or, Gaspard Koenig loupe complètement son sujet. Après un premier chapitre totalement plaqué - premier chapitre assez intriguant et même plutôt réussi qui nous fait éventuellement songer que le roman donnera dans le style Nothomb, mais premier chapitre sans suite, qui intervient pout ne rien dire de plus, bref après ces premières pages certes originales mais qui nous laissent sur notre faim, l'auteur commet un récit complètement vide où seuls le style et la philosophie (ou plutôt les leçons de philosophie que Koenig semble avoir docilement apprises) transparaissent. Au lieu de charpenter une intrigue originale, Gasard Koenig en tuent l'intérêt dans l'oeuf. Insolent à défaut d'être solaire, l'auteur donne à pieds joints dans la facilité la plus évidente, rend les défauts de son héros aussi creux que les rebondissements de l'histoire. PORCet Octave n'est un héros que pour son créateur qui l'encense à pleine bouche et, aveuglé par son idée d'un personnage qu'il estime sulfureux, le décrit si mal, le guide si mal, le dessine par touches transparentes, par traits sans relief, tout d'un bloc mais raturé. En voulant montrer que l'Octave originel était un jeune homme qui savait vivre, l'auteur ne parvient qu'à créer un personnage mou et flasque. En fait, en croyant gommer les défauts envisagés par Marcel Proust, Gapsard Koenig inhibe toute saveur. Pis! En se refusant (ou est-ce un suicide volontaire?) toute distance avec son héros, il ne fait qu'agacer le lecteur. Son Octave est-il aimable? détestable? Au moins cette ambiguïté aurait insufflé un minimum d'intérêt aux interminables effets de plume. Même un peu d'ironie de la part du narrateur aurait pu sauver l'ensemble, or il n'y en a pas une once.

Il est déjà pénible que ce récit factice brille par le néant de son intrigue, mais l'ennui ne serait presque rien en comparaison à l'affreux style de Gaspard Koenig. Dès la cinquantième page, il dérape dans le grotesque - "Elle caressait un homme; elle écoutait la mer qui montait vers elle. Et puis elle soutenait le regard d'Octave, en le prenant dans sa bouche et en le léchant comme un sexe. Elise se pâmait." - et de poursuivre dans l'autocontemplation de sa plume qu'il pense sans doute irrésistible. Finalement, la clef est peut-être là: gémélité de la destinée fadasse d'Octave qui se gorge de l'odeur de son entrecuisse (élément redondant du récit) et pratique le sexe comme un prolongement de lui-même, avec l'orgie stylistique dont nous gave Koenig, imbus de ses facilités à écrire et admiratif de sa débauche plumitive. Il croit en son talent, il est peut-être le seul. Prétention aveugle des deux côtés, à en devenir ridicule.

"Entre ses lèvres qui s'écartaient Camille saisissait l'essence de l'homme, ainsi qu'une essence de parfum, prégnante, rare et futile. Octave se plaisait à être ainsi réfléchi dans une infinité de sexes, et à éprouver au creux de son aine l'excitation de tous les autres, en une sorte d'autoérotisme viril, d'homosexualité fondamentale. Par l'intermédiaire de son vit obéissant, il voyait Camille se recueillir sur tous les garçons."

Roman artificiel, complètement cousu de fil blanc, ou même carrément sans couture du tout, Octave avait vingt ans et son auteur se placent dans l'ombre de Proust... et bien dans l'ombre.

On n'y croit pas une seconde. On baille.

Illustration: Chris Phillips, Vitor (2010)