LORRAINSouvenirs d'un buveur d'éther - Jean Lorrain (1895-1903)

"Après tout, ce n'était peut-être qu'un songe, une vaine fumée."

Ecrivain aujourd'hui peu connu, en tout cas réservé aux amateurs, Jean Lorrain fut, à la Belle Epoque, l'un des chantres du vice et de la débauche, une débauche sombre et parfois cruelle, mêlant les drogues aux tentations les moins autorisées par la société. Mêlé à la retentissante affaire Adelswäre-Fersen dans les premières années du XXe siècle, Lorrain s'est surtout fait connaitre par ses publications et ses critiques dans la presse. Poète, romancier, journaliste et dramaturge, la production de Jean Lorrain est assez hétéroclite. Ce recueil est un mélange de plusieurs univers de l'auteur: agrémentés de sa propre poésie, les chapitres nous font découvrir ses souvenirs de jeunesse, son attrait pour les légendes et les contes de province, et surtout deux séries, inégales mais nettement supérieur en attrait que les premiers chapitres, la première sur les prostituées et la seconde des souvenirs de délires, parfois de démence, vécus sous l'emprise de l'éther.

"Et avec une exaltation de maniaque dont on flatte la manie, il s'embarquait dans d'invraisemblables histoires de sortilèges et de possessions. Il avait mis devant le feu une bouilloire d'argent où mijotait un punch de sa façon, dont, goguernadait-il, je lui donnerais des nouvelles, une recette du quinzième siècle retrouvée dans ses bouquins. Dehors la pluie tombait à verse, à nos pieds le bouilloire commençait à chanter, et, envahi par le bien-être, j'écoutais comme dans une espèce de rêve les moyenâgeuses divagations d'Allitof, et nous en étions, je crois, à un récit de mandragore, ingénieux et joli comme un vrai conte de fée, quand Serge s'arrêtait tout à coup de parler et, devenu en même temps d'une pâleur de linge, il se levait de sa chaise comme mu par un ressort. 'Entends-tu?' et sa voix horriblement changée était celle d'un autre, 'on marche, on a marché, ils marchent dans l'épaisseur du mur'."

Influencé très nettement par Jules Barbey d'Aurevilly dans la composition de ses contes (provençaux pour la majorité, mais dans la veine des légendes normandes que l'écrivain du Cotentin aimait à mêler dans ses fictions), Jean Lorrain ne cache pas son admiration pour Charles Baudelaire, qu'il cite volontiers, et pour Joris-Karl Huysmans dont on devine que le héros de A rebours l'a impressionné. Amateur de cette décadence qui marquera l'histoire des arts dans les dernières années du XIXe siècle, Lorrain est ici, finalement, assez sobre dans sa peinture de l'affreux et du choquant. Tâtant du réalisme, peut-être du naturalisme, même s'il méprise Emile Zola, dans les 20 tableaux de prostituées qu'il compose, l'écrivain donne dans un ironie assez agréable, drôle même - avec un sens de la formule qui fait mouche : "Elle est la victime d'une obsession affreuse, incessante, continue, qui tient du sortilège et de l'envoûtement. Cette ex-entrebaillée et même très ouverte, qui dut à la complaisance d'infatigables muqueuses le petit hôtel et le grand confortable où elle vit maintenant, est, avec les années, devenur puritaine, austère, presque farouche." - et, en dépit de la méchanceté un tantinet cruelle qui en suinte, sait manier les images et les mots pour mieux nous emporter dans un univers grotesque, jamais émouvant, mais toujours à la limite entre le reportage et l'affeux.

"Excellente femme, un peu trop peinte, l'air d'une framboise roulée dans du sucre sous son frimas de veloutine, les sourcils au charbon et s'égarant quelquefois sur la tempe, toulouse-lautrec-atthemoulinrougele cheveux aile de corbeau visiblement passés à la teinture, la marquise reste beaucoup chez elle, où elle donne à dîner et à danser à toute la belle jeunesse, ne descend qu'une fois par jour sur la plage, le matin, à l'heure de la baignade, s'y installe, côté des hommes, et fait une longue séance, l'oeil émerillonné, sa jumelle de théâtre à la main (le maître baigneur appelle cela l'absinthe de Madame), remonte de là à sa villa et ne reparaît plus de la journée au Casino, à moins de soirées au bénéfice des retraités ou des orphelins de la marine. (...) Née grande dame et grande dame demeurée, tout est grand, affirme-t-on, chez elle, l'appétit comme le dévouement: énigme et mystère, quoique admirable amphitryonne et donnant bien plus de dîners qu'elle n'en accepte, est appelée, par ses intimes: l'Estomac reconnaissant."

C'est surtout dans ses Contes d'un buveur d'éther (1895) que Jean Lorrain sait composer une atmosphère particulièrement réussie. Dans le goût d'Edgar Poe et même des Contes de terreur et Contes de crépuscule d'Arthur Conan Doyle, Lorrain nous livre plusieurs récits de visions cauchemardesques, de terreurs irraisonnées et baignées de sueurs froides, bref plusieurs évocations du mystère des choses, récits non pas fantastiques mais étranges, inquiétants, effrayants, qui sont tous issus - dit-il - de son état éthéromane et sont particulièrement réussis.

"Je me retournais sur mon lit et, dans l'encadrement d'une des hautes fenêtres (comment le domestique avait-il négligé d'en fermer les persiennes et les rideaux?) qu'apercevais-je? Se détachant en noir sur le ciel brumeux d'hiver, sur la campagne blanche de neige et de lune... deux ciseaux monstrueux à bec de cormoran, à ventres flasques et renflés de vampires, deux êtres de cauchemar (...) qui, perchés sur le rebord d'extérieur de la fenêtre, cliquetaient de leurs longs becs et, rengorgeant leur goitre, me regardaient sournoisement."

Recueil composite qui est en quelque sorte une synthèse des oeuvres principales de l'écrivain, ces Souvenirs d'un buveur d'éther, sont à découvrir. 

"Comme tout cela est loin et m'est présent encore, et combien de cet hier je voudrais faire l'emploi de mes lendemains."

Illustration: Henri de Toulouse-Lautrec, Au Moulin-Rouge (1892-1895), Chicago, Art Institute.