AFFICHELa nuit du chasseur - Charles Laughton (1955), avec Robert Mitchum (Harry Powell, le révérend), Billy Chapin (John Harper), Sally Jane Bruce (Pearl Harper), Shelley Winters (Willa Harper), Lillian Gish (Rachel Cooper), James Gleason (Birdie Steptoe), Peter Graves (Ben Harper), Don Beddoe (Walt Spoon), Evelyn Varden (Icey Spoon), Gloria Castillo (Ruby)...

Parkersburg, petite ville des rives de l'Ohio vers 1955. Le révérend Powell débarque pour précher, au grand plaisir des habitants qui lui proposent de rester. Avec ses doigts tatoués (sur une main Love, sur l'autre Hate), sa faconde qui les hypnotise, Powell parvient à galvanier les sentiments religieurs des gens du lieu. Or Powell n'est pas là par hasard. Assassin de 6 ou 12 femmes - il ne se souvient plus très bien - il a croisé, lors d'un passage en prison pour vol, Ben Harper, un homme qui a tué pour voler. Or Ben lui a révélé une partie de son secret: le butin est caché à Parkersburg et seuls les enfants, John et Pearl, savent où il est. Décidé à mettre la main sur l'argent, fou dangereux illuminé et sans scrupule, Harry Powell épouse la veuve et entame une chasse, la chasse aux enfants...

Film mythique de l'histoire du cinéma, La nuit du chasseur a pourtant été un affreux échec commercial pour son réalisateur, l'acteur immensément célèbre Charles Laughton, au point que celui-ci renoncera a poursuivre dans la voie de la mise en scène. Aujourd'hui culte, classé d'ailleurs par la Bibliothèque du Congrés américain parmi les films à préserver pour leur importance culturelle, historique et esthétique, La nuit du chasseur est la rencontre de plusieurs univers et de plusieurs personnes qui ont contribué à créer une oeuvre unique en son genre. A l'origine, il y a Charles Laughton, grande vedette de l'écran (Les révoltés du Bounty, Quasimodo, plus tard Spartacus mais aussi des films signés Hitchock, Renoir ou Wilder): désireux de réaliser un premier film, il adapte un roman de 1953 dont l'origine remonte à une affaire de tueur en série des années 1930. L'histoire est travaillée avec l'écrivain James Agee et c'est à Stanley Cortez qu'échoit la mise en lumière, choix qui conditionnera pour beaucoup l'esthétique du film: reconnu pour un film d'Orson Welles, Cortez a travaillé avec Julien Duvivier et Fritz Lang. Vient enfin le casting: le premier rôle est d'abord proposé à Gary Cooper, qui refuse, et c'est finalement Robert Mitchum, qui s'est notamment illustré dans La griffe du passé et qui vient de tourner avec Marilyn Monroe La rivière sans retour, qui incarne le révérend fou.

C'est donc le croisement d'une histoire de meurtrier transposée dans l'Amérique ultra protestante, d'une esthétique expressionnisme inquiétante et ENFANTd'un comédien parfait dans les films noirs qui va donner naissance à La nuit du chasseur, sorte de western mélangé au drame et à l'épouvante dans un cadre tout droit issu de la Grande Dépression.

Robert Mitchum incarne avec grands talent Harry Powell, illuminé qui manipule à l'envi les âmes simples mais qui n'a plus les pieds sur terre dès lors qu'on contrarie ses plans. Epris de pureté et convaincu que Dieu l'a choisi pour punir la femme pêcheresse, c'est son face-à-face avec deux enfants innocents - ses proies qui justifient le titre du film - qui le conduira à sa perte, et sa rencontre avec l'amour du prochain qui le détruira. Mais la grande vedette du film, c'est l'ambiance elle-même. Si La nuit du chasseur est devenu culte avec le temps, ce n'est pas tant pour l'ironie illuminée qui se dégage du jeu de Mitchum, ni la terreur froide parfaitement peinte sur les visages de John et Pearl, et encore moins les sentiments chrétiens un tantinet trop manichéens qui divisent les protagonistes, c'est bien plutôt pour son atmosphère globale si réussie.

Il ne suffit pas de parler des éclairages et des cadrages expressionnistes voulus par Laughton pour caractèriser ce climat si singulier. Ils y contribuent largement, bien entendu, mais presque moins finement que dans certains films influencés eux-aussi par l'expresionnisme comme Le corbeau de Henri-Georges Clouzot (1943) dont les cadrages désaxés sont une part même de l'ambiance de folie qui s'empare de la petite ville. Dans La nuit du chasseur, la mise en espace expressionniste est purement esthétique, au sens graphique du terme: GAMINSelle compose l'image, lui donne une forme de beauté un peu glacée, en  tout cas une réelle froideur qui fonctionne a plein dans les scènes d'extérieur et qui, alors, n'ont rien à envier aux contes cruels de notre enfance.

Néanmoins, l'ambiance de La nuit du chasseur, c'est autre chose: la nuit, une rivière, les animaux nocturnes, le doux chant de la nature. On s'attend presque à ce que s'élève un negro spiritual. Or c'est le chant glaçant de Powell qui retentit: Leaning on the everlasting arms, ce chant de pélerin qui célèbre la bienveillante sécurité des bras de Jésus, que Mitchum rend effrayant, comme le chant d'un oiseau de nuit, d'une bête féroce... d'un ogre. A ce lancinant refrain répond le doux chant de Pearl Harper a sa poupée: Once upon a time there was a pretty fly, chanson de Walter Schumann (le compositeur du film) qui est depuis restée dans les mémoires. Gentille complainte poétique, elle s'élève à un moment clef du film et le fait basculer vers la fable, vers le conte. L'orgre poursuit les innocents, le mal absolu souffle la terreur et la seule réponse qui s'élève alors est une berceuse, c'est-à-dire la candeur d'une petite fille qui chante, d'une voix fluette à sa poupée, qu'une petite mouche triste d'avoir perdu sa femme a vu aussi ses deux enfants s'envoler vers la lune. Sur la rivière Ohio, la fuite dans une sorte de rêve un rien cauchemardesque (la lune est-elle rassurante? Les lapins, l'araignée, les crapauds qui les regardent sont-ils bienveillants?) va déposer les deux petits chez Rachel, sorte de fée (qui passe tout d'abord pour une sorcière) non seulement protectrice mais salvatrice. Rachel devient par conséquent la deuxième mère, celle qui renverse l'image de Willa, la génitrice exaltée qui frôle l'hystérie dans sa foi. Il n'est sans doute pas innocent qu'entre ces deux images de la mère, ce soit une rivière, élément féminin dont les flots bercent la barque des petits - elle berce comme une mère - qui fasse le lien.

Tout est ambivalent dans La nuit du chasseur, sauf l'innoncence de John et Pearl, les seuls personnages assez entiers ou du moins constants et si l'on pouvait se moquer de l'aspect manichéen des protagonistes, ils révèlent finalement des nuances intéressantes. En fait, ils sont à la fois manichéens et jusqu'auboutistes dans le rôle que le conte moral leur attribue, FUSILmais le scénariste a réussi à ménager, pour beaucoup d'entre eux, quelques touches d'une autre couleur qui les rend au final très humains. Même l'affreux Powell est concerné: personnage ridicule à force de pousser le trait de son vice, il serait presque amusant s'il n'était si cruel et si l'on ne devinait pas que son oeil goguenard est un mensonge au service de sa folie criminelle. Powell, c'est encore le deuxième père, celui qui épouse la veuve, Willa: si le premier époux, le père des enfants, a tué pour sauver sa famille de la misère, l'autre père, le nouveau, est aussi prêt à tuer mais cette fois par cupidité et sans aucun scrupule.

Classé 2e dans la liste des 100 films des Cahiers du Cinéma  pour une cinémathèque idéale, cité par Marguerite Duras dans L'Amant, La nuit du chasseur est de ces films auréolés d'une légende qu'ils méritent bien. Un rien intellectuel, pêut-être... ou pas du tout, puisque le charme de ce grand film est avant tout poétique et que son atmosphère parlera au plus grand nombre.

Majeur.