LIVRE

Un certain Paul Darrigrand - Philippe Besson (2019)

Septembre 1988, après trois années d'études de commerce à Rouen, Philippe intègre un DESS de droit du travail à Bordeaux. Jeune homme effacé, discret, ayant des amis mais se retrouvant dans une promo de vingt inconnus, le garçon a décidé que, cette année-ci, il serait différent, qu'il serait sociable et c'est ainsi qu'il fait la connaissance d'un garçon plus âgé que lui, Paul Darrigrand, qui fréquente la même école. Les semaines passent, Philippe désire Paul, et Paul s'impose à sa manière; sauf que Paul est marié et qu'il n'est pas homosexuel. En tout cas, il n'en dit rien. Il ne dit rien sur rien, d'ailleurs. Et puis il y a la virée entre camarades de promo sur l'île de Ré, quelques jours avant Noël, et l'enchaînement... Printemps 1989, Philippe doit être hospitalisé: il a une maladie grave (très) et on ne sait pas s'il va s'en sortir. Et si, au fond, tout cela n'était pas lié?

"Donc, c'est juste cela, notre premier contact: une légère bousculade, une oeillade sombre, un frôlement, et puis un effacement. C'est sans importance. Enfin, c'est ce que je crois."

Récit à la première personne, Un certain Paul Darrigrand raconte un épisode de la vie de son auteur, épisode situé quelques années après Arrête avec tes mensonges mais dans la même veine. La même veine, c'est-à-dire une page d'amour intime, profond, secret mais pas honteux, une page de nostalgie (chez Besson, la nostalgie fait mal), ce besoin de sauver quelque chose, une part du vivant qu'il a été, un moment qui ne sera plus jamais, un temps qu'il ne pourra pas retrouver, parce que la vie est ainsi faite.

"Je voudrais tans savoir écrire, écrire exactement, écrire parfaitement, à propos de ça, ces moments, tout ce qui se tenait dans ces moments, ecrire à propos d'une certaine lumière tombée un jour à l'oblique sur son visage, à propos d'une odeur dont j'ignorais la composition mais dont je savais qu'elle était la sienne, écrire sur des gestes qui lui échappaient et qui instantanément me foudroyaient, je voudrais trouver les mots, les mots justes, absolus, afin qu'on sache ce que j'éprouvais alors mais je ne sais pas, je n'y arrive pas, c'est inexprimable pour moi, avec des mots c'est toujours tellement moins que ce que c'était."

Une fois encore, Philippe Besson nous emporte dans un récit touchant, en dépit d'une écriture parfois rèche qui ne s'encombre pas de longues pages narratives mais qui sait distiller des parenthèses intéressantes. Si l'écriture est rèche, c'est parce qu'elle veut se borner aux faits, ne pas se perdre dans des éléments d'ornementation qui, à défaut d'être sentimentaux, passeraient pour mièvres. Et c'est certainement ce qui fait tout l'intérêt de cette forme de récit: on attend - on aimerait - plus de détails, plus d'introspection, peut-être un soupçon de poésie ou un souffle romanesque sur les péripéties de cette liaison pour le moins singulière (singulière parce que rien n'est banal quand on est amoureux), or Philippe Besson a choisit la forme de l'honnêteté sans fard. HIVart5Il ne hâte pas non plus, il ne bâcle rien: il dit les choses telles qu'elles arrivent, les présente à sa façon et à hauteur humaine. De cette presque brutalité un peu clinique ou descriptive, se dégage une forme de poésie, une musique qui, au final, ne nous est si peu étrangère. Philippe Besson, en refusant l'ornement du style, nous tend un miroir et nous dit qu'en définitive, nous avons tous vécu cela.

"Si j'ai consenti ce jour-là à affronter l'objectif, c'est évidemment dans l'unique intention de figurer aux côtés de Paul, pour que ce nous deux apparaisse quelque part, pour que ça existe, qu'on ne vienne pas me dire après que ça n'a pas eu lieu."

Sur l'intrigue en elle-même, il n'y a pas forcément besoin de dire quelque chose. A vrai dire, on pourrait se demander si elle n'est pas, pour Philippe Besson, secondaire: parler d'une histoire d'amour est un exercice devenu impossible sans tomber dans l'excès - car qu'a-t-on à découvrir quand on sait déjà Adam et Eve, Roméo et Juliette, Tristan et Yseult? - et c'est bien ce dont se garde l'écrivain. Il place tout, ou presque, dans la façon de raconter ou plutôt de révéler. Philippe Besson ne fait pas un roman, il fait une chronique: il met des mots sur ce que nous savons déjà, ce quelque chose de vécu, plus ou moins similaire, plus ou moins différent, mais que nous savons intimement, sur lequel on aurait pourtant du mal à mettre un mot, à moins d'en mettre des tas peut-être.

Philippe Besson qui s'était si souvent raconté à mots couverts à travers ses romans de fiction, continue ici à se livrer, à s'analyser sans retenue mais avec une pudeur de bon aloi, et compose, une fois encore, un récit touchant et efficace, simple comme l'amour.

"Il y a des gens comme ça, ils n'ont rien besoin de faire, on ne peut pas s'empêcher de penser à eux, de les désirer.

Crédit photo: GMHC