POSTERLes liaisons dangereuses 1960 - Roger Vadim (1959), avec Jeanne Moreau (Juliette de Merteuil, épouse Valmont), Gérard Philipe (Vicomte de Valmont), Jeanne Valéry (Cécile Volange), Annette Vadim (Marianne Tourvelle), Simone Renant (Mme Volange), Jean-Louis Trintignant (Danceny), Nicolas Vogel (Jerry Court), Madeleine Lambert (Mme Rosemonde), Boris Vian (Prévan, un ami des Valmont)...

Paris, décembre 1959: dans un grand et bel appartement de la bourgeoisie, les Valmont donnent une réception à laquelle tous leurs amis participent, les plus proches comme les plus critiques. Libertins, Juliette et son mari se sont fait la promesse de ne jamais avoir de sentiments pour leurs amants, partenaires de plaisirs - ceux de la chasse, de la séduction et du sexe - qui sont assez nombreux: cruels, manipulateurs et sans scrupule, les époux aiment à briser les couples, faire se rompre les fiançailles. Leur réputation est aussi sulfureuse que leurs calculs sont froids. Ce soir là, Mme Volange annonce à Juliette que sa fille, Cécile, doit épouser Jerry Court, un amant de Juliette. Décidée à se venger - par jeu plus que par jalousie, Juliette demande à son mari, expert en détournements, de séduire la jeune adolescente qui, de son côté et en secret, est éprise d'un étudiant, Danceny. Pour les vacances du nouvel an, à Megève, Valmont s'installe donc dans l'hôtel où est descendue la famille Volange. Mais il croise une jolie jeune femme, Marianne Tourvelle, qu'il décide de séduire. Or, la règle du jeu fixée avec Juliette est compromise: Valmont semble s'éprendre de Marianne. Ce qui n'est pas du goût de Juliette...

Roman libertin célèbre, Les liaisons dangereuses, dont on connaît certainement mieux les adaptations de Stephen Frears avec Glenn Close ou de Milos Forman, est adapté ici par Roger Vadim, cinéaste à la réputation sulfureuse depuis sont premier film, Et dieu... créa la femme en 1956. D'entrée, on peut souligner la réécriture réussie par l'équipe de scénaristes: s'ils respectent la structure globale du roman de 1782, COUPLE VALMONTils modifient avec pas mal d'inspiration les rapports entre certains personnages (Merteuil et Valmont sont mariés) et sacrifient quelques aspects un peu datés à leur transposition de l'action à la fin des années 1950: musique jazz, bourgeoisie des beaux quartiers de la rive gauche, vacances à Megève etc.

Dans cette France gaulienne toute jeune, Roger Vadim ne désire pas tant provoquer que d'être celui qui met au jour l'aspect moral et amoral de l'oeuvre de Choderlos de Laclos: dépourvu de ses perruques, de ses fards et de ses robes garnies de linges, l'intrigue s'avère presque plus provocante, les protagonistes plus vicieux, les rapports plus dangereux. Vadim nous tend - en tout cas il tend à ses congénères - une sorte de miroir: la société bourgeoise qui joue avec elle-même, qui manipule le sexe et les sentiments, le tout sur fond de jazz enlevé. Autant dire que dans la société de la guerre d'Algérie, des difficultés économiques et de la stagnation sociale, un tel film n'a pas laissé indifférent: il a été boudé par les uns, décrié par les autres, et surtout il a été totalement interdit de projection à sa sortie puis uniquement interdit aux moins de 16 ans, notamment pour des scènes de nudité, que l'on qualifierait de scènes de charme aujourd'hui. Il est toutefois un des films qui attire le plus de spectateurs de l'année 1959-1960 loin derrière Fernandel dans La vache et le prisonnier (sans commentaire).

De l'intrigue, il ne faut pas trop en dire, d'une part parce qu'elle est passablement connue, ensuite parce qu'il est inutile de développer le récit d'une histoire où le jeu des comédiens et la mise en scène sont au service d'une trame basée sur la manipulation et le mensonge. TOURVELSoulignons toutefois la belle présence de Jeanne Moreau, vénéneuse à coeur, et l'intéressante prestation de Gérard Philipe (mort quelques semaines après la sortie du film) en séducteur pour le moins éloigné du romantisme auquel on attache ordinairement son nom. Jeanne Moreau, c'est Florence d'Ascenseur pour l'échafaud avec la cruauté et la rouerie sur le visage: belle à se damner, belle à se perdre, belle à se venger.

Louis Malle avait eu Miles Davis et sa trompette pour Ascenseur pour l'échafaud; Roger Vadim a le saxophone et le bebop de Thelonious Monk pour ses Liaisons. Ils auront eu Jeanne Moreau tous les deux.

Si l'on ne savait pas la part de souffle de liberté que l'histoire doit au siècle des Lumières, on pourrait penser que Les liaisons dangereuses 1960 est un grand film noir où un couple, au nom de la libre-pensée, joue le rôle de victime et de criminel.

"Je ne persifle pas, moi, je me venge."