01Brumes - Francis Carco (1935)

"Avez-vous donc une fois pensé à ces étonnantes choses qui font que nous sommes tous entre la vie et la mort, encastrés dans une vaste chaine, tel un maillon?"

Un port de Belgique au coeur de l'hiver, dans les années 1930. Dans ce monde singulier où se croisent les "filles éparses" (les prostituées qui ne travaillent pas en maison), les trafiquants de drogue, les revendeurs d'opium, les marchands de frites et de saucisses, des noirs, des asiatiques, des hollandais, des allemands... des marins, des filles et des mauvais garçons... dans ce monde si particulier, Feempje tient le bar-cabaret où les clients des gagneuses viennent se rincer la dalle. D'abord animé par un petit orchestre minable qui accompagne les numéros de Flossie Blietterdorff - alcoolique de 23 ans, le Montparnasse, comme s'appelle le bouge, devient le symbole de cette cité doublement touchée par la sévérité des temps: un froid terrible s'abat qui fait geler les rues et une épidémie mystérieuse, le choléra peut-être, frappe les habitants à tel point que le port est mis en quarantaine et que toute activité s'arrête. Alors, pour Geisha, Lulu la Parisienne, et la vieille Koetge, pour Feempje, Adolf Soter, François le balafré commencent quarante-et-un jours affreux, minables, atroces: les passions s'enveniment, les haines ressortent, la cruauté coule dans le veines malades. Quant à Lionel Poop, vieillard étrange, il semble lié à tout ce petit monde que la police tient à l'oeil...

"Il s'approcha du lit. Flossie continuait de ronfler, la bouche ouverte. (...) Etendue sur le dos, elle tenait l'oreiller contre une joue et ses gras cheveux blonds retombaient sur une partie du visage qu'ils cachaient. Elle était hideuse ainsi. On voyait derrière ses lèvres relevées, débarrassées de rouge, décolorées et molles, ses dents malpropres; un bourrelet de graisse saillait sous le menton. Quant à la poitrine déjà lourde, elle ne formait qu'un double amas de chairs flasques que la respiration de la dormeuse agitait par intervalles d'un tremblement épars sous la chemise crasseuse, aux grossières broderies."

On se souvient très peu, de nos jours, de Francis Carco, auteur prolixe qui a fait des mauvais garçons les héros de ses romans auxquels les bas-fonds servent de cadre. Vingt ans après Jésus-la-Caille qui racontait la vie d'un prostitué du Paris canaille, Carco nous plonge ici dans l'univers des filles de joies, mais pas des cocottes peinturlurées de Maupassant et de Toulouse-Lautrec, plutôt des pauvresses édentées et souffreteuses de Zola et de Hugo. Avec un art majeur, Francis Carco crée une ambiance poisseuse, remarquablement détaillées: la grisaille d'un port du nord, du méchant alcool, des rues sales et des existences non moins sales. On pense à Georges Simenon, bien entendu, et autant au Pierre Mac Orlan du Quai des brumes, même si Carco va encore plus loin dans son style direct et imagé.

Avec ses personnages tous monstrueux, physiquement comme moralement, avec ses insectes à l'âme dévoyée, aux sens pervertis, tantôt cafards tantôt profiteurs solitaires, le port de Brumes est un vivier aigre et amère où la mort sens la transpiration et la graisse de friture.

Oeuvre désenchantée à l'extrême, typique du "romantisme plaintif" dont l'écrivain qualifiait son style, Brumes est un roman dans lequel on pénètre, qui nous enveloppe - mais d'inconfort - et qui nous libère d'un coup - mais sans nous rassurer.

Un très bon Carco.

"C'est si beau, un navire qui s'éloigne... Si beau! Si triste!... Tant de gens souffrent au moment du départ... Tant de rêves sont meurtris... étouffés..."