G00733Les misérables - Cinquième partie: Jean Valjean - Victor Hugo (1862)

"Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de l'inconnu se mêlent à ces flamboiements farouches, les révolutions sont sphinx, et quiconque a traversé une barricade croit avoir traversé un songe."

5 juin 1832, sur la barricade de la rue Saint-Denis: alors que le gouvernement a décidé de liquider l'insurrection populaire, le bain de sang semble inévitable. Dans cette nuit qui s'annonce comme le grand tournant des aventures individuelles, tous les protagonistes sont réunis dans le cercle rouge: Marius Pontmercy qui a embrassé l'idéal républicain par dépit amoureux, Gavroche qui veut en découdre, Eponine Thénardier, amoureuse de Marius, Javert, espion de la police pris en otage par les compagnons séditieux et Jean Valjean, enfin, venu trouver cet inconnu amoureux de Cosette et dont il a intercepté le billet d'adieu. Quant à Thénardier père, il se tient dans l'ombre, cherchant toute occasion de faire profit d'un cadavre à détrousser ou d'un chantage à exercer. Dans ces moments de tumulte, le harsard n'a plus sa place: seuls Dieu et les hommes ont les clef des destinées particulières...

"Notre coeur est si frémissant et la vie humaine est un tel mystère que, même dans un meurtre civique, même dans un meurtre libérateur, s'il y en a, le remords d'avoir frappé un homme dépasse la joie d'avoir servi le genre humain."

Les Misérables, dernier acte. Après bien des péripéties, tous les acteurs majeurs de ce grand drame de l'existence humaine convergent vers un même lieu, un même fracas qui, à la manière de la boule blanche du billard frappe et disloque les autres boules, va en conduire certains à suivre le même chemin et d'autres à s'éloigner, mais tous auront subi le choc.

Ce dernier livre est sans doute celui qui contient le plus d'épisodes célèbres auprès du grand public - si l'on met de côté la rencontre Jean Valjean / Cosette à Montfermeil dans le deuxième livre - à savoir la bataille autour de la barricade, le destin de Gavroche (Voltaire, Rousseau et le ruisseau), la traversée des égoûts de Paris etc. On n'en dira pas donc pas trop sur les événements qui le traversent puisqu'ils sont, sinon connus, du moins suffisamment riches pour qu'on se refuse à dévoiler à ceux qui ignorent encore les tenants et aboutissants de ces boulversements humains, qu'on se refuse donc à réveler ce que cette odeur de poudre et ces bains de sang contiennent de destins contrariés et de vies ébranlées.

On se contentera d'en montrer les moments particulièrement forts et les passages dispensables, car il y en a ici encore. En fait de moments forts, il y en a un qui mérite vraiment qu'on s'y attarde. Il s'agit d'un moment intime qui se déroule dans la tête de Javert, Javert qui, sur la barricade, parvient au face à face final avec Jean Valjean, cette confrontation qu'il attendait depuis longtemps, entre l'autorité du droit et l'homme condamné. Philippe-Auguste Jeanron, Scène de Paris, primé au Salon de -jpgCe passage est particulièrement réussi par Victor Hugo qui expose avec beaucoup de talent la psychologie fracturée d'un homme tout d'un bloc, ébêté, dérouté, surpris de sa propre attitude qui tient plus du renoncement que du revirement.

"Livrer Jean Valjean, c'était mal; laisser Jean Valjean libre, c'était mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorité tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second cas, un forçat montait plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas, déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre, il y avait de la chute. La destinée a de certaines extrémités à pic sur l'impossible et au delà desquelles la vie n'est plus qu'un précipice. Javert était à une de ces extrémités-là. (...) Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour sévir, l'homme fait pour subir, que ces deux hommes, qui étaient l'un et l'autre la chose de la loi, en fussent venus à ce point de se mettre tous les deux au-dessus de la loi, est-ce que ce n'était pas effrayant? (...) M. Madeleine reparaissait derrière Jean Valjean, et les deux figures se superposaient de façon à n'en plus faire qu'une, qui était vénérable. Javert sentait que quelque chose d'horrible pénétrait dans son âme, l'admiration pour un forçat. Le respect d'un galérien, est-ce que c'est possible? Il en frémissait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se débattre, il était réduit à confesser dans son for intérieur la sublimité de ce misérable. Cela était odieux."

Pour le reste, on laissera le lecteur déguster les agréables passages ménagés par l'écrivain qui se lit avec beaucoup de facilité. Mais - car il y a un mais - sans pour autant oser prétendre que Victor Hugo est un écrivain défectueux - on ne s'attaque pas à la statue du Commandeur - on peut déplorer d'une part les longueurs (un livre entier de six chapitres pour nous raconter par le menu le fonctionnement et l'histoire des égouts de Paris), et d'autre part l'omniprésence étouffante de la foi et de Dieu dans ce dernier volume. Il ne s'agit plus là d'un contexte spirituel voulu par l'époque où se déroule le drame, mais bien d'un parfum d'encens entêtant à force de suinter de chaque action de Jean Valjean. Et effet, seul Jean Valjean a droit à ce traitement à l'eau bénite (on opposera que Fantine et Cosette bénéficient elles aussi du doigt de Dieu sur leur existence autant que de sa main protectrice d'ailleurs), comme si ce personnage central et pivot des Misérables est à lui-seul un condensé des Ecritures: la vie de Valjean, c'est l'oeil d'Abel en permanence sur ses fautes, le doigt du dieu vengeur pointé en guise de menace et le bon sourire de Monseigneur Myriel comme planche de salut. Soit. Mais pourquoi en faire autant? Est-ce parce que la publication en feuilleton de cette oeuvre colossale impose des redites, des répétitions pour que le lecteur d'alors raccroche les éléments les uns aux autres? On s'étonnera, pour le coup, que le seule personnage de la Bible qui soit évoqué soit Jésus Christ: ni la vierge Marie, ni Marie-Madeleine, alors qu'on s'y attendrait, et encore moins les saints ne figurent dans cette oeuvre. En fait, on ne s'en étonnera pas, puisque la volonté de Victor Hugo est de faire de Jean Valjean un Christ sur le chemin de croix, un condamné à vie qui boira le calice jusqu'à la lie. Mais le trop-plein nous attend, s'il ne nous a pas pris dès le premier livre des Misérables. A trop vouloir justifier par Dieu les choix comme les péripéties de son héros, l'écrivain non seulement se répète à l'envi (on sait que Jean Valjean est une brebis rachetée et éclairée par la foi en le bien depuis sa confrontation avec Myriel, tout de même!) mais il met Dieu à toutes les sauces au risque de donner les deux pieds dans le ridicule un peu nunuche voire dans la molasse bibliothèque bleue. Ainsi dans les égoûts de Paris, en évocant l'obscurité de ces boyaux souterrains: "La pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même que l'âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu"; ou encore dans l'ultime scène du roman où Jean Valjean fait montre d'humilité en minimisant son existence de peine en la comparant au martyre de Jésus sur la croix.

Si le but de Victor Hugo est de montrer l'impossibilité de la rémission du péché originel social - le bagne, les galères, donc la mise au ban de la société, l'histoire en cinq livres des Misérables est déjà bien assez édifiante pour qu'il nous épargne Léon lucien goupil femme republicaine a la cocarde tricolore galerie drylewiczla surenchère tragique de la conclusion, l'éthos déchirant d'un Valjean refusant la paix par excès d'honnêteté envers une société dont il ne fait plus partie depuis son premier vol.  Grotesque? Non, évidemment. Mais le lecteur parvient ici à satiété si ce n'est à la saturation.

"Est-ce que j'ai le droit d'être heureux, moi!"

Si l'on passe les passages fleurant la chapelle et le bénitier, Les Misérables, oeuvre colossale qu'on ne peut cantonner qu'à un seul de ses aspects, fut-il pénible, n'en demeure pas moins le roman instructif d'une société divisée en deux. Non pas entre les bons et les méchants, ni même entre les possédants et les miséreux - même si... - mais bien entre ceux qui rachètent leur faute, cette tache tenace comme le péché, à savoir Jean Valjean en sauvant Cosette, ou ceux dont on lave la faute comme Cosette qui, maintenue dans la vertu et l'innocence, est lavée de la prostitution de Fantine, et ceux qui persistent dans l'esprit de révolte, dans la tentation maligne: Thénardier, affreuse canaille jusqu'au bout, et même Javert, perméable à tout bon sentiment humain, inflexible et étanche de tout son être. Et si Thénardier n'est pas a proprement châtié - il s'en tire même à bon compte, il y a tous les autres, la multitude grouillante des autres qui ne sont ni des héros (Enjolras, Eponine Thénardier) ni des caractères (Marius Pontmercy) mais des moutons, tantôt sacrifiés, tantôt ressuscités.

"Jean Valjean était un passant. (...) Quel qu'il fût, son rôle était fini. Il y avait désormais Marius pour faire les fonctions de la providence près de Cosette. Cosette était venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son époux, son mâle céleste. En s'envolant, Cosette, ailée et transfigurée, laissait derrière elle à terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean Valjean."

Oeuvre totalement dénuée d'optimisme, Les Misérables est le récit de la fatalité: aucune personnage n'échappe à son destin, aucun personnage de choisit son chemin, il le subit et évolue comme il peut entre les petites marges que la vie lui a laissé pour avoir l'illusion d'une existence affranchie. Dans Les misérables, les personnages ne prennent pas leur destin en main, ils suivent le chemin qu'on leur a assigné, choisisent s'ils le peuvent une liberté qui n'aboutit qu'à la mort. Malgré des longueurs et des passages dispensables et un excès de pathos qui gâche certaines scènes, Les Misérables n'en demeure pas moins une oeuvre dont l'apparetenance au patrimoine de la littérature nationale est loin d'être usurpée.

Etonnement, car le mythe des Misérables est plutôt attaché aux personnages moraux comme Cosette ou Valjean, les personnages les plus intéressants sont pourtant Thénardier le scélérat et Javert l'irréprochable, deux personnages qui tombent, le premier dans l'abjection, le second dans la dépravation de son idéal. Au milieu de tout ça, peut-être y a-t-il un personnage lumineux: Eponine Thénardier, cette vermine qu'on croyait malsaine et qui ne fait preuve d'aucune cruauté, d'aucune méchanceté gratuite, cette amoureuse née au mauvais endroit qu'on aurait pu croire inutile si elle ne révélait une certaine grandeur d'âme, une âme tout court. Eponine, la nuancée qui sucsite notre indulgence, peut-être la seule véritablement humaine de cette galerie de personnages confits dans leur absolu.

Et puisqu'ici je donne mon avis, il suffit de dire que Les Misérables est une oeuvre captivante globalement, réussie mais pas le chef-d'oeuvre incontestable qu'on l'on prétend. Incontournable, oui; admirable, pas forcément.

Illustration: Philippe-Auguste Jeanron, Scène de Paris (1833), Chartres, musée des beaux-arts; Léon Lucien Goupil, Femme portant la cocarde tricolore (s.d.), collection particulière.