04 - PLUMETLes misérables - Quatrième partie: L'idylle rue Plumet - Victor Hugo (1862)

"L'année 1832 s'était ouverte avec un aspect d'imminence et de menace."

Hiver 1832, Jean Valjean décide de quitter le couvent des Bernardines-Bénédictines de l'Adoration Perpétuelle où il s'était réfugié avec Cosette en 1824. Installé avec une servante, Toussaint, dans une maison rue Plumet, il prend le nom  d'Ultime Fauchelevent. Avec Cosette, ils goûtent une vie simple et ordinaire, retirée du monde, faite de charité, de dévouement et de calme, derrière les grilles de cette confortable demeure abritée par un jardin luxuriant. Mais en cette année 1832, la vie reprend ses droits: guidé par Eponine Thénardier, Marius Pontmercy a découvert que celle qu'il aimait sous le nom de Mlle Lenoir, est en réalité Cosette, et tous deux s'aiment chastement et en secret dans le jardin de la rue Plumet. Pourtant, Eponine parvient à faire peur à Jean Valjean qui décide, le 4 juin, de quitter soudainement la maison pour prendre possession d'un appartement rue de l'Homme-armé. Ce jour est la veille de l'insurrection populaire prévue contre le régime de Louis-Philippe, et les amis de Marius, membres du cercle politique des Amis de l'A.B.C., ont décidé d'y participer activement. Sans argent ni situation, rejeté par son grand-père qui refuse qu'il épouse Cosette, Marius décide de rejoindre ses amis sur la barricade de la rue Saint-Denis non sans confier au petit Gavroche un dernier message à destination de sa bien-aimée...

"Cosette ne se rappelait que confusément son enfance. Elle priait matin et soir pour sa mère qu'elle n'avait pas connue. Les Thénardier lui étaient restés comme deux figures hideuses à l'état de rêve. Elle se rappelait qu'elle avait été "un jour, la nuit" chercher de l'eau dans un bois. Elle croyait que c'était très loin de Paris. Il lui semblait qu'elle avait commencé à vivre dans un abîme et que c'était Jean Valjean qui l'en avait tirée. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps où il n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignées et des serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle n'avait pas une idée très nette d'être la fille de Jean Valjean et qu'il fût son père, elle s'imaginait que l'âme de sa mère avait passé dans ce bonhomme et était venue demeurer auprès d'elle."

Avec ce quatrième livre des Misérables, Victor Hugo reprend le récit de la vie de Jean Valjean et Cosette après leur sortie du couvent du Petit-Picpus, non sans quelques explications sur l'aventure de M. Leblanc face à la bande Jondette et Patron-Minette évoquée dans le volume précédent. A ce stade du récit, tout fait sens et les destins personnels s'imbriquent dès lors dans une mécanique fatale et inéxorable qui va les conduire tous en face de la grande Histoire.

Comme dans le volume précédent, l'action est ramassée sur peu de temps, à vrai dire sur quelques jours si l'on excepte les explications retrospectives données sur les années 1824-1832 de Cosette au Couvent et la présentation des trois enfants mâles des Thénardier (Gavroche et deux poulbots perdus). Empli de laideur sociale, ce volume est éclairé d'une part par la figure moqueuse de Gavroche, figure très populaire dans Les Misérables, parlant argot, chantant à tue-tête et débrouillard comme personne, d'autre part par cette page d'amour romantique entre une Cosette assez godiche et un Marius en lévitation.

"En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'était la continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un jardin fermé, mais avec une nature âcre, riche, voluptueuse et odorante; les mêmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une grille, mais sur la rue. (...)Alfred StevensCe qu'on appelle le vagabondage1855Orsay Elle avait toutes les peurs des enfants et toutes les peurs de religieuses mêlées. L'esprit du couvent, dont elle s'était pénétrée pendant cinq ans, s'évaporait lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle. Dans cette situation, ce n'était pas un amant qu'il lui fallait, ce n'était pas même un amoureux, c'était une vision. Elle se mit à adorer Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible."

Relativement absent du récit, Jean Valjean n'est, ici pas plus que dans le volument précédent, le personnage central de l'action. En fait, Jean Valjean est devenu le héros lointain, parfois un peu dépassé par la vie de Cosette, qui n'aspire qu'à l'oubli - "Il cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son âge, il cachait tout." - et dont le seul but est de faire de Cosette une jeune fille heureuse, libre, établie, ne manquant de rien, quitte à contrarier les amours de la jeune fille pour garantir et son anonymat d'ancien forçat, et le lien paternel qu'il a tissé avec la petite fille devenue fraîche adolescente.

"Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux que sa conscience finit par s'inquiéter. Il voyait Cosette tous les jours, il sentait la paternité naître et se développer en lui de plus en plus, il couvait de l'âme cette enfant, il se disait qu'elle était à lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi indéfiniment. (...) Et qui sait, se rendant compte un jour de tout cela et religieuse à regret, Cosette n'en viendrait pas à le haïr? Dernière pensée, presque égoïste et moins héroïque que les autres, mais qui lui était insupportable. Il résolut de quitter le couvent."

Donnant un peu dans le romantisme littéraire - d'ailleurs le titre L'idylle de la rue Plumet annonce la couleur - Victor Hugo fait du couple Cosette/Marius, le symbole d'une adoration en marge de tout le tumulte, social et politique, du Paris d'alors. Entre les deux jeunes gens, c'est une "extase doucement noyée de mélancolie", faite de mille attendrissements. ELEPHANT BASTILLEUne sorte de parenthèse, donc, dans ce tableau d'affreux qu'est Les Misérables, une parenthèse sentimentale comme un rêve où Cosette est "une condensation de lumière aurorale" et au cours duquel, à chaque rendez-vous intime avec Marius, des "balancements d'astres emplissent l'infini".

Mais les monstres sont bien là: les Thénardier évidemment, la femme d'abord, qui a rejeté ses trois garçons pour n'aimer que ses deux filles (les "soeurs" de Cosette), trois garçons perdus dans l'immense Paris et qui se retrouvent par hasard pour habiter l'éléphant de la place de la Bastille; le père ensuite, mis sous les verrous par Javert suite à l'arrestation de la bande Patron-Minette et qui finit par s'échapper pour mieux tomber dans un mauvais coup au cours duquel la perspective de l'assassinat de sa fille Eponine ne le perturbe pas une once.

Abandonnant son préchi-précha religieux des premiers volumes, Victor Hugo n'en donne pourtant pas moins dans l'effet moralisateur - social et politique cette fois - et on peut déplorer son manque flagrant de subtilité pour y procéder. Ennuyeux à force de trop en montrer, Victor Hugo touche le pénible quand il s'évertue à donner les explications du parlé argotique des bas-fonds, coupant le récit de paragraphes explicatifs assez lourds. Incorrigible, l'auteur livre même quelques passages à l'emporte-pièce sur la vie, la mort, la proximité du berceau et du cercueil qui sont parfaitement dispensables.

Hormis cela, L'idylle de la rue Plumet n'en demeure pas moins un des volumes les plus intéressants, captivant même, et plaisant des Misérables, grande fresque sociale, un tantinet trop morale, mais dont certaine fulgurances de style et certaines scènes particulièrement réussie sur le plan du récit et de l'action suffisent largement à faire oublier les passages parfois lassants.

Illustrations: Alfred Stevens, Ce qu'on appelle le vagabondage (1855), Musé d'Orsay, Paris; représentation de l'éléphant de la Bastille au temps du Premier Empire.