03 - MARIUSLes misérables - Troisième partie: Marius - Victor Hugo (1862)

"C'était un garçon bruyant, blême, leste, éveillé, goguenard, à l'air vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait à la fayousse, grattait les ruisseaux, volait un peu, mais comme les chats et les passereaux, gaîment, riait quand on l'appelait galopin, se fâchait quand on l'appelait voyou. Il n'avait pas de gîte, pas de pain, pas de feu, pas d'amour; mais il était joyeux parce qu'il était libre."

1832, à Paris. Marius Pontmercy a 22 ans. Il fréquente une bande de jeunes gens de son âge qui ont le goût de l'aventure politique, la soif d'action. Mal né, pauvre sans être misérable, Marius est amoureux: il croise tous les jours au Luxembourg celle qu'il a baptisé Ursule Lenoir à cause de ses robes sombres et de l'initiale que porte un mouchoir qu'elle a oublié sur un banc. Trop timide pour aborder la jeune fille de 16 ans, d'autant qu'elle ne sort qu'accompagnée de son père qu'il a baptisé M. Leblanc en raison de ses cheveux, Marius réside dans un vieil immeuble du quartier du jardin des plantes. Il a pour voisin les Jondrette, famille misérable et taiseuse qui semble vivre de la charité et du vol. Or, un jour, alors qu'il espionne ses voisins par un trou de leur mur mitoyen, il voit Ursule Lenoir et son père secourir la misère des Jondrette. Le soir même, le taciturne monsieur Leblanc doit revenir avec un peu d'argent et Jondrette a ourdi un plan avec les bandits Patron-Minette pour détrousser l'homme. Voulant sauver celle qu'il aime, Marius prévient le commissaire de police, un dénommé Javert...

"C'était par une sereine mâtinée d'été, Marius était joyeux comme on l'est quand il fait beau. Il lui semblait qu'il avait dans le coeur les chants d'oiseaux qu'il entendait et tous les morceaux de ciel bleu qu'il voyait à travers les feuilles des arbres. (...) La personne qu'il voyait maintenant était une grande et belle créature ayant toutes les formes les plus charmantes de la femme à de moment précis où elles se combinent encore avec toutes les grâces les plus naïves de l'enfant; moment fugitif et pur que peuvent seuls traduire ces deux mots: quinze ans. C'était d'admirables cheveux châtains nuancés de veines dorées, un front qui semblait fait de marbre, des joues qui semblaient faites d'une feuille de rose, un incarnat pâle, une blancheur émue, une bouche exquise d'où le sourire sortait comme une clarté et la parole comme une musique (...) et, afin que rien ne manquât à cette ravissante figure, le nez n'était pas beau, il était joli; ni droit ni courbé, ni italien ni grec; c'était le nez parisien."

Livre charnière dans Les Misérables, le présent épisode - le plus court - se déroule sans Cosette ni Jean Valjean laissés précédemment au couvent des Bernardines-Bénédictines du Petit-Picpus. Sorte de pause dans le récit, il brosse plusieurs portraits avant de ménager une fin qui relance l'action. Centrée autour du personnage de Marius Pontmercy, cette partie permet d'abord de faire le lien entre plusieurs éléments présentés dans les livres précédents et de donner quelques indices pour le déroulement des deux suivants. Marius est noble, un noble déchu mais un noble quand même. Il est né du colonel Georges Pontmercy, fait baron par Napoléon, de cette noblesse donc que le retour des Bourbons en 1815 a fait passer à l'arrière-plan quand elle ne l'a pas poussée dans l'ornière. Marius_sees_CosetteTombé à Waterloo, Pontmercy père a été sauvé de la mort par Thénardier, qui l'avait alors détroussé. Eloigné de son enfant par une belle-famille légitimiste, "le père avait cédé dans l'intérêt du petit, et, ne pouvant avoir son enfant, il s'était mis à aimer les fleurs." Ainsi débarque Marius dans la capitale, déterminé à faire honneur à un géniteur dont il chéris la mémoire - "[Marius] aimait peu son grand-père dont la gaîté et le cynisme le froissaient. (...)  C'était du reste un garçon ardent et froid, noble, généreux, fier, religieux, exalté; digne jusqu'à la dureté, pur jusqu'à la sauvagerie."

Calmé par 1830 qui a chassé les ultras et donné naissance à une monarchie libérale, Marius Pontmercy est entouré de jeunes hommes de sa génération, des Romantiques dont le besoin d'action se fracasse sur le relatif calme de leur époque: Napoléon disparu, les temps de l'épopée individuelle et collective semblent bien lointains et la politique apparait comme le seul milieu d'action qui permette encore de se faire un nom, si ce n'est une carrière. Afilié, mais avec certaines réserves, aux Amis de l'A.B.C. - "une société secrète à l'état d'embryon; nous dirions presque une coterie, si les coteries aboutissaient à des héros." - Marius est tout à son aventure sentimentale naissante quand il se trouve mêlé malgré lui à l'existence de ses voisins, les Jondrette.

"Il en est de la misère comme de tout. Elle arrive à devenir possible. Elle finit par prendre une forme et se composer. On végète, c'est-à-dire on se développe d'une certaine façon chétive, mais suffisante à la vie. (...) Marius était nourri, logé et servi. Son habillement lui coûtait cent francs, son linge cinquante francs, son blanchissage quarante francs, le tout ne dépassait pas six cent quarante francs. Il lui restait cinquante francs. Il était riche. (...) Marius avait toujours deux habillements complets, l'un vieux, "pour tous les jours", l'autre tout neuf, pour les occasions. Les deux étaient noirs. Il n'avait que trois chemises, l'une sur lui, l'autre dans la commode, la troisième chez la blanchisseuse. Il les renouvelait à mesure qu'elle s'usaient. Elles étaient habituellement déchirées, ce qui lui faisait boutonner son habit jusqu'au menton."

Jondrette, petit homme calculateur et "gredin hideux", marié à "une truie avec le regard d'une tigresse", est le père de deux filles dont l'aînée a le béguin pour Marius. Un peu aveugle aux avances de Mlle Jondrette, le jeune homme ne s'intéresse à ses voisins que lorsqu'il est manipulé par un hasard fatal; on sait combien le hasard est fatal dans Les Misérables. Découvrant les sordides manigances de cette famille de cafards, Pontmercy est d'un coup précipité dans une affreuse affaire criminelle, malsaine et répugnante, où Jondrette s'allie avec la légende des bas-fonds, le très recherché prince des voleurs, Patron-Minette - "tel était le nom qu'on donnait dans la circulation souterraine à l'association  de (...) quatre hommes. (...) JondretteCes quatre hommes n'étaient point quatre hommes; c'était une sorte de mystérieux voleur à quatre têtes travaillant en grand sur Paris; c'était le polype monstrueux du mal habitant la crypte de la société." - et, par enchaînement ménagé par la fatalité, où l'inspecteur Javert montre une fois de plus sa pugnacité, son acharnement à extirper le vice criminel de l'âme humaine.

"Le taudis où son regard plongeait en ce moment était abject, sale, fétide, infect, ténébreux, sordide. Pour tous meubles, une chaise de paille , une table infirme, quelques vieux tessons, et dans deux coins deux grabats indescriptibles; pour toute clarté, une fenêtre-mansarde à quatre carreaux, drapée de toiles d'araignée. Il venait par cette lucarne juste assez de jour pour qu'une face d'homme parût une face de fantôme. Les murs avaient un aspect lépreux, et étaient couverts de coutures et de cicatrices comme un visage défiguré par quelque horrible maladie. Une humidité chassieuse y suintait. On y distinguait des dessins obcènes grossièrement charbonnés. (...) Une chose qui ajoutait encore à l'horreur de ce galetas, c'est que c'était grand. Cela avait des saillies, des angles, des trous noirs, des dessous de toits, des baies et des promontoires. De là d'affreux coins insondables où il semblait que devaient se blottir des araignées grosses comme le poing, des cloportes larges comme le pied, et peut-être même on ne sait quels êtres humains monstrueux."

Aussi riche que les deux parties précédentes, mais mieux cadencée car plus ramassée, l'action de Marius se révèle, par un effet étrange qu'on peut attribuer au talent de Victor Hugo, un des épisodes les plus captivant des Misérables. Peut-être parce qu'on y délaisse, meme provisoirement, l'incontournable Cosette, devenue, avec la postérité de l'oeuvre, et injustement la figure centrale du roman et qu'on s'attarde sur des personnages nouveaux, certes aussi misérables dans leur moeurs que dans leur vie que les Thénardier, au milieu desquels le jeune Pontmercy semble un rayon de soleil.

On peut seulement déplorer une chose: l'auteur nous annonce trop les choses en amont, non pas les rebondissements, dont il faut reconnaître qu'il maîtrise l'art de les ménager, mais les caractères. Ainsi, Victor Hugo manipule nos sensations et usurpe notre droit à aimer un personnage, si cruel ou mauvais soit-il. Veut-on regarder la famille Jondrette avec un peu de commisération? Impossible! L'écrivain nous a déjà rebattu les oreilles de leur malfaisance crapuleuse et de leur féroce corruption.

"Une certaine oscillation mettait en branle tous les horizons de son cerveau. Bizarre remue-ménage intérieur."