02 - COSETTELes misérables - Deuxième partie: Cosette - Victor Hugo (1862)

"Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie."

Noël 1823: à Monfermeil, la petite Cosette, dont la mère ne payait plus la pension (voir ici), est devenue la domestique de ses tuteurs, les Thénardiers. Mais ce soir-là, un inconnu se présente à l'auberge qui veut emporter l'enfant. Tenant la promesse faite à Fantine sur son lit de douleur, Jean Valjean, bagnard en fuite, prend en charge la vie de la fillette et s'installe dans un quartier pauvre et discret. Caché sous l'identité vague d'un mendiant, il est retrouvé quelques mois plus tard par l'inspecteur Javert qui le croyait mort. Obligé de fuir, traqué dans Paris, l'homme se réfugie au couvent des Bernardines-Bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du couvent du Petit-Picpus où il devient l'aide du jardinier tandis que Cosette entre en pension chez les religieuses...

"Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d'ombre étaient presque éteints à force d'avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. (...) Tout son vêtement n'était qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver. Elle n'avait sur elle que de la toile trouée; pas un chiffon de laine. On voyait sa peau çà et là, et l'on y distinguaient partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroit où la Thénardier l'avait touchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l'autre, son regard, son silence, son mondre geste, exprimaient et traduisaient une seule idée, la crainte."

Deuxième partie du gros roman Les Misérables, "Cosette" n'est en réalité pas l'histoire de la petite fille, ou fort peu. Le livre s'ouvre par une longue et riche description de la bataille de Waterloo de juin 1815 qui non seulement permet de situer certains personnages que l'on retrouvera ultérieurement (Thénardier, Pontmercy) mais aussi de prendre la mesure de la société de la Restauration, cette France où l'autel et le trône fraternisent pour faire oublier l'Usurpateur, l'Ogre, l'Empereur. On pourrait craindre l'ennui en abordant ces pages (un dixième du volume), or Victor Hugo sait nous raconter avec grand talent et beaucoup de souffle non pas la bataille mais ce qu'elle recouvre de grande et de petite histoire et nous attrape dans son récit d'un événement qui fit basculer l'Europe et s'ouvrir des temps nouveaux.

"S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de l'Europe était changé. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont fait pencher Napoléon. Pour ue Waterloo fût la fin d'Austerlitz, la providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un monde. (...) Ce jour là, la perspective du genre humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus que du nuage, il y a du météore. Dieu a passé."

Puis viennent les pages décrivant le martyre de Cosette chez les Thénardiers - pages assez truculentes quand l'écrivain entreprend de décrire les deux affreux aubergistes de Montfermeil, l'arrivée de Jean Valjean alors forçat évadé pour la seconde fois depuis le début du roman, riche mais contraint à l'anonymat des pauvres et arrachant à force de vouloir la petite malheureuse à ses tortionnaires.

"Grande blonde, rouge, grasse, charnue, carrée, énorme et agile; [la Thénardier] tenait, nous l'avons dit, de la race des sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés pendus à leur chevelure. (...) Tout tremblait au son de sa voix, les vitre, les meubles et les gens. Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l'aspect d'une écumoire. Elle avait de la barbe. cordelieres_largeC'était l'idéal d'un fort de la halle habillé en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus, et qui, par moments, faisaient bizarrement reparaitre une mijaurée sous l'ogresse, jamais l'idée ne fut venue à personne de dire d'elle: c'est une femme. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une donzelle sur une poissarde. (...) Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui avait l'air malade et qui se portait à merveille, sa fourberie commençait là. (...) Thénardier était sournois, gourmand, flâneur et habile. Il ne dédaignait pas ses servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette géante était jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait être l'objet de la convoitise universelle. Thénardier, par dessus tout homme d'astuce et d'équilibre, était un coquin du genre tempéré. Cette espèce est la pire: l'hypocrisie s'y mêle."

On se réjouit donc à lire les descriptions mordantes des Thénardiers, une monstration assez jubilatoire, et, si l'on ne tremble plus d'effroi - époque oblige - l'évocation des misères subies par la pauvre Cosette, le talent de Victor Hugo est de nous ménager de petits effets de suspens, de rebondissements légers mais qui scandent assez agréablement le récit; agréablement parce qu'ils nous maintiennent dans l'attente d'un dénouement ou d'une contrariété venue du destin, bref qui nous laissent aux aguets et confèrent un climat en tension, somme toute assez légère mais authentique, qui donne du sel à une histoire qui, popularité oblige, nous est par ailleurs connue depuis l'enfance. L'intérêt donc réside ici, à ce niveau de l'intrigue globale des Misérables, plus dans les détails que dans les choix des protagonistes qui - encore une fois, popularité du roman oblige - sont pour nous sans surprise.

Le personnage le plus inquiétant, et ainsi le plus intéressant sans doute, reste en fait Javert dont avant de lire Les Misérables on aura du mal à se figurer l'épaisseur autant que l'importance qu'il revêt pour l'accomplissement de la destinée. Sans Judas, Jésus Christ n'aurait pas vécu la passion qui sert de socle à la foi catholique; sans Javert, Jean Valjean ne serait pas contraint à des choix qu'il n'a aucunement prémédités. Instrument du destin, ou jouet lui-même - qui sait? - l'inspecteur inflexible qui jouit littéralement en sentant son filet patiemment tendu se resserer sur Vajean, est l'incarnation même du mot des Evangiles: avec lui et par lui, "tout est accompli".

"Jean Valjean n'avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans il était seul au monde. Il n'avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne il était mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le coeur de ce vieux forçat était plein de virginités. Sa soeur et les enfants de sa soeur ne lui avaient laissé qu'un souvenir vague et lointain qui avait fini par s'évanouir presque entièrement. Il avait fait tous ses effors pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oubliés. La nature humaine est ainsi faite. Les autres émotions tendres de sa jeunesse, s'il en avait eu, étaient tombées dans un abîme. (...) L'évêque avait fait lever à son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever l'aube de l'amour. (...) La vie lui paraissait pleine d'intérêt, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne reprochait dans sa pensée plus rien à personne, il n'apercevait auune raison de ne pas vieillir très vieux maintenant que cette enfant l'aimait. Il se voyait tout un avenir éclairé par Cosette comme par une charmante lumière. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pensée égoïste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait laide."

Mais le héros des Misérables, on le sait, c'est Jean Valjean. Dans ce deuxième livre du récit, Victor Hugo poursuit son récit biblique: il nous révèle le parcours d'amendement par le bien d'un ancien malfrat devenu plus que justicier: Jean Valjean, par Javert et par Cosette, incarne une vertu: la bonté. L'homme bon, c'est Jean Valjean. Et pour amener son homme à ce degré de bonté qui touche au sacrifice de soi, Victor Hugo n'a qu'une arme: non pas les malheurs de la vie, non pas l'amour profane, mais l'amour du prochain au détriment de l'amour de soi, un amour qui touche au sacré et que l'écrivain illustre par l'omniprésence du doigt de Dieu dans tout. Déjà avec Monseigneur Myriel, et peut-être même avec le premier péché délibéré de soeur Simplice à la fin de "Fantine", Victor Hugo nous montrait que le chemin de la vertu était la route qu'allait devoir suivre Valjean. Autant la permière partie nous le montrait prenant conscience de son nouvel état par ses rencontres avec Myriel et avec benedictine de l'adoration perpetuellesoeur Simplice, autant celle-ci ne lui épargne aucune mortification: renoncements et abnégation, traditionnellement associées à ces parcours vers la foi, deviennent le lot d'un Valjean flanqué d'une petite orpheline dont il ne sait que faire sinon qu'il s'est juré de la sauver.

Etrange parcours donc que celui de cet homme qui, associant les "redoutables talents" du forçat aux "pensées d'un saint", se tire de ses mauvais pas au nom de la juste providence qui protège l'homme bon et honnête. Capable de choses qui le dépassent, Jean Valjean va jusqu'à se substituer à Mère Crucifixion (notons le symbole) dans la tombe afin d'échaper à Javert et, tout comme Cosette, prend place au couvent, couvent austère à la règle terrible qui, tout en étant refuge, devient le bagne où l'on expie, petit havre de paix, mais paix rigide, en comparaison au bagne de Toulon qui est le lieu du châtiment.

"Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le sacrifice. Le couvent, c'est le suprême égoïsme ayant pour résultante la suprême abnégation. (...) Au cloître, on souffre pour jouir. On tire une lettre de change sur la mort. On escompte en nuit terrestre la lumière céleste. Au cloître, l'enfer est accepté en avance d'hoirie sur le paradis. La prise de voile ou de froc est un suicide payé d'éternité."

Il s'écoule neuf mois entre la mort de Fantine et le départ de Cosette de chez les Thénardier. Neuf mois d'une gestation, celle qui donnera naissance à un homme neuf, qui commence à l'Annonciation (date de la mort de Fantine) et s'achève à la Nativité dans le village de Montfermeil. Alors que sous les traits de Monsieur Madeleine, homme de succès, héros et bienfaiteur de Montreuil-sur-Mer, Valjean pouvait être tenté par l'orgueil, en changeant d'identité encore une fois, il adopte une vie d'humilité, loin des hommes et loin de la haine tandis que Cosette, acceptée dans la pension parce que sa laideur est de bon augure pour la naissance d'une pure vocation, apprend enfin à rire.

"La prieure regarda Cosette avec attention, et dit à demi-voix à la mère vocale: elle sera laide."

Illustrations: l'ancien couvent des Cordeliers (s.d.); une Bénédictine de l'adoration perpétuelle (s.d.)