LIVRELa Tristesse des femmes en mousseline - Jean-Daniel Baltassat (2018)

"Il est des jours de la vie qui font de soi ce que l'on est."

Février 1945, Paul Valéry se mêle peu des tourments de la Libération. Désenchanté, l'écrivain septuagénaire, laisse sa nostalgie prendre le dessus: dans un tiroir, il retrouve le carnet intime de sa lointaine aïeule, la peintre Berthe Morisot. Dans ces nuits glacées d'hiver, quasiment indifférent à tout, l'homme retouve le temps de ses vingt ans, quand il fréquentait le cercle du poète Stéphane Mallarmé, la maison de campagne des Manet et des Morisot, qu'il volait quelques instants à Edgar Degas. Ce qu'il découvre va au-delà: Berthe Morisot, femme effacée dans une époque essentiellement masculine, Berthe Morisot confie son aspiration à l'absolu, au Beau, et à l'amour; l'amour pour son beau-frère, Edouard Manet qui l'a souvent prise comme modèle pour ses créations. Oui, mais...

"Prudemment, on ouvre le carnet. Les premières pages en sont effrayantes. L'écriture n'y est qu'une barbelure de mots, les lettres étirées, cinglantes, énervées, des phrases hérissée, herbes d'acier convulsées. Souvent ce ne sont que quelques mots, quelques lignes, interrompues , inachevées, parfois écrites dans le travers de la feuille, jetées ici et là dans un pur désordre."

Romancier issu des mondes de l'Histoire de l'art, du cinéma et de la mode, Jean-Daniel Baltassat livre avec La tristesse des femmes en Mousseline son dixième roman. Disons-le tout de suite: l'auteur ne se cache pas d'avoir tout inventé dans les faits et souvenirs qu'il raconte ici. De manière plutôt heureuse, l'écrivain fait, à vrai dire, du possible avec des détails et de petits faits avérés. Et ça fonctionne! On y croit, jusque dans la forme, jusque dans les considérations de Berthe Morisot, femme avant tout, amoureuse mais discrète, peintre de talent mais sans grande reconnaissance; femme de son époque, c'est-à-dire mère de famille malgré son opposition au mariage. Femme moderne, peut-être, en tout cas atypique. OnÉdouard_Manet_-_Berthe_Morisot_au_soulier_rose croise avec appétit Fantin-Latour, Gide, Mallarmé, Degas, les frères Manet, Renoir et Monet, on se plonge dans l'avant 1870, dans l'Impressionnisme, la Belle Epoque etc.

"Un étrange couple de mots a surgi en moi pendant le travail: l'excès d'amour. Voilà ce que je peins, ai-je songé: l'excès d'amour. (...) Et encore, cet automne, peignant cette étude, ce Sous-bois rouge et bleu que je vous ai montré à notre dernier dîner et qui vous a tant plu, cela m'est revenu. Et avec la certitude que je n'ai pas d'autres mots pour dire le mystère de la vie qui me conduit au pouvoir des formes et  des couleurs. Longtemps il m'a semblé que, peignant, mon désir était de saisir le temps qui passe. (...) Mais quoi, alors? Je serais bien incapable de vous en dire plus. Sinon que d'être parvenue à penser que mon ouvrage (ou cette obstination qu'est devenu mon ouvrage) n'est rien d'autre que de l'excès d'amour me met en paix."

Pour le reste, Baltassat rend un bel hommage à la sensibilité artistique de Berthe Morisot, aujourd'hui reconnue comme une des principales figures de l'Impressionnisme, en y ajoutant un thème à la mode: le matrimoine et tout ce que la vie des femmes dites modernes a apporté à leur époque et, retrospectivement, à la grande Histoire, fut-elle des arts.

Intéressant sans être franchement passionnant. Clair, rythmé, intelligent, documenté et agréable sans être particulièrement inoubliable.

Oui, mais...

"Peut-on vivre deux vies: l'une d'apparence, l'autre de vérité? Lui le peut."

Illustration: Edouard Manet, Berthe Morisot au soulier rose (1872), Hiroshima, musée d'art.