LIVREUn incident mineur - Léo Fourrier (2018)

"L'amant, c'est l'ombre de la nuit qui chaque fois le reprend."

Septembre 2017, à Paris. Un adolescent - Il (on ne saura jamais son prénom) - mène une vie peu banale dans le 11e arrondissement de la capitale. 16 ans, émancipé car ses parents sont partis vivre en Guyane suite à la mutation du père, le garçon est un homosexuel de son temps: génération Grindr, montre connectée, sexe sans capote mais sous PrEP. Pour assurer son train de vie, c'est-à-dire celui qu'il veut tenir composé de drogue, d'alcool et de sorties dans le milieu gay où il est une proie juvénile assez demandée, le jeune homme se vend, toujours à des hommes plus âgés, souvent à l'occasion de parties fines. Il a pas mal de succès, il aime le sexe, il aime sa vie. Et puis un jour, il devient le baby-sitter des deux petites soeurs de sa meilleure amie, Iris d'Orman. Véritable perle, il s'attire la sympathie de la mère, Hélène. Adopté quasiment comme le fils de la famille, il tombe sous le charme viril du père, Eric, à l'occasion d'une exposition au Palais de Tokyo. Le sexe, la drogue, l'argent... et l'amour dans tout ça? On n'est pas sérieux quand on a 16 ans...

"L'adolescent se sent infiltré dans ce monde d'en haut. Un monde du dernier étage. Un monde de marques."

Publié chez Gallimard (collection blanche, excusez du peu), ce premier roman de Léo Fourrier (la vingtaine, chevelure rebelle de mauvais garçon romantique) a été annoncé comme un marivaudage poudré de cocaïne, comme Les liaisons dangereuses de la petite bourgeoisie du XXIe siècle naissant. Dont acte; et même, pourquoi pas? Sujet casse-gueule que les effervescences de l'adolescence un tantinet rebelle de Neuilly, sur fond de molle bourgoisie rive gauche qui ne jure que par le Bon Marché et Pierre Hermé. Gageure même que vouloir faire une histoire malsaine et sexuelle avec des jeunots délurés mais pas méchants, bref Victoire Béretton (La Boum) à l'heure du snapsex, du binch drinking et du rail de coke.

"La mauvaise conscience n'a jamais mené à rien alors que le sexe mène à l'orgasme. Enfin pour lui. C'est c'qui faut s'dire. Et alors, le sexe sous coke... (...) Il ne veut plus chasser autant. Il veut se sentir proie. (...) Il se sent toujours plus exigeant et toujours moins satisfait. (...) Une proie aux airs de prédateur."

Sacha Sperling s'était déjà lancé dans l'aventure en 2009, avec un peu de succès mais sans le mépris de classe affiché de Léo Fourrier. Affiché est bien le mot: soit que le jeune auteur ait pris le parti de brûler ses idoles, soit qu'il trimballe une fausse bonne conscience de gauche assez fielleuse, toujours est-il que Fourrier semble ici vouloir régler ses comptes avec le monde bourgeois, le monde homosexuel du Marais parisien et peut-être avec une adolescence douloureuse. amauryTout le monde en prend pour son grade et on se demande bien quel est l'objectif poursuivi par l'auteur tant son accumulation de clichés sonne creux et s'effondre bien vite à force d'être répétitive. Les d'Orman vivent rive gauche, appartement avec vue sur la tour Eiffel; madame fait le catéchisme entre deux séances de Pilate; monsieur travaille beaucoup et s'inquiète des bonnes fréquentations de ses enfants, lesquels ont un emploi du temps surchargé mais stimulant (sports, arts, activités intellectuelles).

"Le rôle du bon patriarche qu'il s'applique à s'octroyer le freine dans ses élans. Il faut la carte Gold. (...) Bien sûr, il faut également faire élégamment tinter la Bretling contre la faïence du lavabo à l'heure du bain. Faire tinter la Rolex est désormais trop nouveau riche, trop sarkozyste. C'est dépassé. Le bon notable se distingue du mauvais par son goût pour l'épuré. Il se doit d'incarner un modèle un peu tradi, un peu Fillon. Le Rotary et tout ses cercles d'amis établis finiront bien un jour par avoir raison de lui."

Mais revenons à l'intrigue. 280 pages siglées NRF, estampillées jeune auteur prometteur et mis sous les auspices de Laclos, ça met le lecteur dans une certaine disposition, en tout cas dans une certaine attente. Je passe sur la citation de Mylène Farmer en exergue - non que ladite chanteuse soit méprisable, mais c'est, on l'avouera, ouvrir le récit non plus sur Laclos mais sur le Top 50, ce qui a tout de même beaucoup moins exigeant sur le plan littéraire - pour en venir au développement même de l'histoire. Tout commence plutôt bien: l'adolescent couche, sniffe, boit, couche, se vend, achète, se donne, n'appartient à personne, ricane et boit, sniffe, couche, danse etc. D'aucuns pourraient se choquer de ce style de vie décrit avec, finalement, pas trop de détails scabreux: en vérité, rien de vraiment choquant, peut-être de quoi être mal à l'aise parfois, ou perplexe. Et patatra! Passée la première partie, l'intrigue évolue sans surprise, dans des situations grossières et taillées à l'emporte pièce, sans talent dramaturgique ni même littéraire, et se perd dans des rebondissements de mauvais téléfilm ou de télé-réalité mal scénarisée. Forcément, Eric d'Orman est un refoulé - ce serait plus piquant, plus Laclos, qu'il soit un authentique hétérosexuel terrassé par la fulgurance de son attirance pour le héros - et sa femme est aveugle autant que dépressive (amoureuse), forcément. LARRY CLARK billy mannBien entendu, la fille est une ado hystérique, comme il se doit, et les amis du milieu gay des profiteurs malsains. Bref: clichés, histoire bateau, du déjà vu à la pelle et surtout, le pire peut-être, déjà mille fois mal dit.

"Entre deux halètements, le garçon lui a confessé aimer être sa petite pute. Très athénien, Eric y verrait presque un plagiat d'Eschyle."

Car c'est le seul vrai reproche, et il est de taille, qu'on peut faire à Un incident mineur: beaucoup de poncifs, soit, mais une plume ironique ou corrosive aurait sauvé l'ensemble, quitte à choquer; pas mal de péripéties délavées, certes, mais après tout on n'inventera rien de nouveau dans l'aventure des relations humaines. Tout aurait été bien différent si le style avait sublimé un ensemble restreint et terne. Or, Léo Fourrier se regarde écrire. Trop fier de ses formulations, et bien trop fréquemment, il alterne les tournures qui suintes la rédaction de lycéen - "Elle marque une pause, prend la pose." - un rien bon chic mais bien trop sûr de lui - "Eric s'énivre de ces muscs officiellement nouveaux" avec les formules dont on ne comprend pas clairement le sens, et même totalement incompréhensibles (à moins d'une erreur du typographe) - "Sa magnanimité intemporelle".

Absolument pas choquant, au final, Un incident mineur sent le souffre éventé et brille d'un libertinage clinquant en plaqué or, sinon de pacotille. Médiocre, il relève plus des scandales de Madonna dans les années 1990 et du vernis coquin de Mylène Farmer, époque Libertine. Et pourtant, il y avait du potentiel, le personnage de l'adolescent trimballe quelque chose de l'ordre du mal de vivre ou de la peur qu'on aimerait explorer; quant à la fatalité, elle pèse si peu ici alors qu'elle aurait pu être un élément déterminant et prétexte à des retournements de situation sinon plus jouissifs, du moins plus originaux.

C'est faible. C'est mineur.

"Un verre. Un shot. Un rail. L'adolescent se sent déjà mieux."

Illustration: Larry Clark, Billy Mann (1963, Chicago, Museum of Contemporary Art; Amaury, photo anonyme sans date ni auteur