01 - FANTINELes misérables - Première partie: Fantine - Victor Hugo (1862)

"Alors madame Magloire recommença toute l'histoire, en l'exagérant quelque peu, sans s'en douter. Il paraîtrait qu'un bohémien, un va-nu-pieds, une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans la ville. (...) On l'avait vu arriver par le boulevard Gassendi et rôder dans les rues à la brune. Un homme de sac et de corde avec une figure terrible."

1815, dans le sud de la France. Evadé du bagne de Toulon où il purge une peine de 5 ans de travaux forcés pour vol, assortis de 14 années supplémentaires suite à plusieurs tentatives d'évasion, Jean Valjean traverse une France qui vient de s'effondrer à Waterloo, une France qui, pour se reconstruire, retourne à Dieu, à son Roi et à sa besogne. Sans le sou, mis au ban de la société de par son double statut de bagnard et d'évadé, Jean Valjean se voit transformé par une rencontre: Monseigneur Myriel, Evêque de Digne, qui l'éveille à la lumière du Christ, du bien et de la justice. Quelques années plus tard, en 1823, devenu Monsieur Madeleine, industriel fortuné et Maire de Montreuil-sur-Mer, Valjean trouve sur son chemin une ouvrière tombée dans la prostitution (Fantine), un policier inflexible qui a juré de retrouver Valjean (Javert), un couple d'aubergistes aussi méchants que malhonnêtes (les Thenardier) et partout l'injustice, la misère et la peur...

"Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant; il en sortit impassible. Il y était entré désespéré; il en sortit sombre. (...) Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'évêque lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal au yeux en sortant des ténèbres."

Oeuvre-pavé extrêmement célèbre, une des fictions françaises les plus connues dans le monde en raison de ses mutiples adaptations (cinéma, comédie muicale, télévision...) Les Misérables est de ces oeuvres complexes où le récit central est agrémenté de plusieurs aventures annexes, de romans dans le roman, parfois de pages documentaires sans réel lien avec la fiction principale, dont l'ensemble constitue une sorte de récit épique et presque chevaleresque où le héros, véritable force de la nature tombée dans l'amour du prochain, suit un parcours christique semé d'embûches, 16_gericault_ill-2de péripéties et de contrariétés qui n'entâment en rien sa volonté.

Composé de 5 livres, Les Misérables s'ouvre sur le portrait d'un pauvre qui a choisi la pauvreté et renoncé aux richesses, bref un homme qui n'est pas misérable mais charitable: Monseigneur Bienvenu Myriel qui est assurément la rencontre capitale dans la vie de Jean Valjean, sans doute plus importante que sa rencontre avec Fantine ou Cosette, et en tout cas tout aussi déterminante que le face-à-face du héros avec l'inspecteur Javert. Myriel, c'est le bout du tunnel, l'aube rédemptrice dans une vie qui tournait mal, l'homme de Dieu qui fait de la chute d'un homme une "chute à genoux" qui s'achève dans la prière et le bien.

"Il était et il fut, en toute chose, juste, vrai, équitable, intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est une autre bienfaisance. C'était un prêtre, un sage, et un homme. (...) En neuf ans, à force de saintes actions et de douces manières, monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre et filiale. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme tacitement pardonnée par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son empereur, mais qui aimait son evêque. (...) Il se penchait sur ce qui gêmit et sur ce qui expie. L'univers lui apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fièvre, il auscultait partout de la souffrance et, sans chercher à deviner l'énigme, il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l'attendrissement; il n'était occupé qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler."

Ce Premier livre est en quelque sorte le livre d'exposition. Tous les protagonistes sont déjà à l'oeuvre - ou presque - et en tout cas positionnés dans le rôle déterminant, à plus ou moins fort degré, qu'ils auront à jouer dans le destin de Valjean. Personnage central, Jean Valjean (et en l'occurrence ici Monsieur Madeleine) ne serait rien sans Myriel comme sa ligne de vie ne serait rien sans Fantine, fraîche jeune fille déjà mère et abandonnée par son amant Félix Tholomyès en 1817, prostituée qui tombe dans l'eau-de-vie comme on veut s'abrutir; elle ne serait pas plus sans la présence acharnée de l'inspecteur Javert dont le portrait est, dans ce volume, d'une grande jouissance sur le plan littéraire: personnage balzacien, Javert est l'absolue rigidité, la justice encore plus raide qu'inflexible, la probité du policier portée au-delà de toute nuance. Dès la première apparition du policier, le lecteur le sait, le comprend au fond de lui-même: déjà contrarié par une fortune parfois injuste, la destinée de Jean Valjean, sous les coups calculés autant qu'aiguisés de Javert, sera un chemin de croix.

"Composé bizarre du romain, du spartiate, du moine et du caporal, (...) cet homme était composé de deux sentiments très simples et relativement très bons, mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer, le respect de l'autorité, la haine de la rébellion; et à ses yeux le vol, le meurtre, tous les crimes, n'étaient que des formes de la rébellion. (...) Il couvrait de mépris, d'aversion et de dégoût tout ce qui avait franchi une fois le seuil du mal. Il était absolu et n'admettait pas d'exception. (...) thumb_largeJavert était d'un caractère complet, ne faisant faire de pli ni à son devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec les boutons de son habit. (...) Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble."

Derrière le souffle de l'aventure - mais une aventure toute humaine - Les Misérables souffre pourtant d'un manque: celui de l'ironie ou, à défaut, d'humour. Dans ce premier tome, une seule et unique saillie drôlatique. Certes, il n'est pas nécessaire de tout passer à la teinture flaubertienne qui se moque des personnages comme des événements pour mieux outré leur ridicule mais le lecteur trouverait sans doute un peu plus de piquant à certains passages s'ils étaient saupoudrée de l'ironie mordante d'un Balzac, d'un Flaubert et plus tard d'un Zola, qui place l'auteur en distance. Victor Hugo, lui, devient vite insistant - pour tout dire, il est lourd - en se faisant moraliste. Livrant son catéchisme comme la mouche agace le coche de la fable, il n'épargne ni la doctrine, ni les bons sentiments qui ensucrent par trop le récit: les affreux ne le sont plus assez (peut-être exception faite des Thénardier), les scènes édifiantes frisent le gnan-gnan. Pire! Hugo se désolidarise de son héros, par des astuces d'écriture parfois trop grosses, et de façon régulière, dans les scènes qui traitent de ses méfaits pour ne s'inviter que dans les moments d'élévation de l'âme vers le juste, le bon, le charitable. Cette démagogie, dénoncée en son temps par Lamartine, allourdit un récit pourtant captivant et riche d'une forme de suspens délectable. Roman réaliste, Les Misérables n'est en rien un roman naturaliste, c'est-à-dire qu'il ne montre qu'une misère d'albâtre (le mot est des frères Goncourt) où les prostituées ne le sont que par attribut, les voleurs que par dénonciation, les méchants que par évocation, les misérables que par l'atmosphère: Les Misérables, ce n'est pas l'horreur poisseuse des pages de Zola, la misère odorante des Goncourt, ce n'est pas la nausée du courant naturaliste, c'est une misère de fiction qui sert de cadre à un message sinon politique du moins moral.

Soit. Le destin de Jean Valjean, ce n'est pas de traverser les douleurs du monde pour améliorer la société; son destin, c'est d'aller plus haut que l'Evêque pour ne pas tomber plus bas que le galérien. Une sorte de promesse faite à soi-même qui fixe définivement le cadre des quatre livres à suivre.

"Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui les fait."

Illustrations: Théodore Géricault, Un naufrage, étude d'homme nu, (vers 1817-1818) Londres, The National Gallery; Pablo Picasso, Nu assis (1905), Paris, Centre Pompidou.