ROMAN37, étoiles filantes - Jérôme Attal (2018)

"Paris est ce vieux vampire machin chose qui n'a de cesse d'éblouir la jeunesse. Chaque nouvelle saison, de la chair fraîche de province et du monde entier débarque pour découvrir les terraisses bondées, les boulevards tentaculaires et les rues inédites. Les amitiés éternelles et les amours d'un soir."

Fin de l'été 1937, dans la capitale. Alberto Giacometti, sculpteur, la trentaine, pas vraiment reconnu pour son talent, est blessé lors d'un accident de la route; Jean-Paul Sartre, philosophe de 30 ans, auteurs de deux essais au succès confidentiel, va publier son premier roman. S'exprimant sur la mésaventure de Giacometti, il lâche une phrase lourde de sens qui met l'artiste en fureur. Dès lors, ce dernier n'a qu'une idée en tête: casser la gueule de Sartre. Mais Paris réserve tellement de surprises, dans ces années troublées, que parvenir à ses fins sera sans doute compliqué...

"Mais pourquoi diable tout le monde est si pressé de me voir sortir? Je suis au paradis, ici. Regarde-moi ces nurses aux petits soins! J'en oublie la crasse des trottoirs et l'incertitude des temps. Le voisinage des miséreux et le harcèlement quotidien des soucis. Le succès qui est un peine-à-jouir. Et toutes les petites bêtises et constructions surréalistes à la mode qui n'ont débouché sur pas grand-chose de crucial. Tiens, j'en oublie même la détresse des filles de la nuit. Celles qui optent pour une destinée comme on choisit une paire de collant."

Le Paris de 1937 vu par le prisme de l'effervence d'un scuplteur en mal de reconnaissance, voilà un angle d'écriture assez singulier! Paris, à l'automne 1937, c'est le Paris de l'exposition Internationale des Arts et Techniques appliquées à la Vie Moderne, c'est le Paris de l'affaire Laetitia Toureaux (une jeune femme retrouvée morte dans le métro et soupçonnée d'être un agent de Mussolini), c'est le Paris des crimes d'Eugène Weidmann (le tueur aux yeux de velours, cher à Jean Genet); Paris, en 1937, c'est surtout la fin d'un monde: la fin de la folle insouciance des années 1920, le Front Populaire qui impose une pause aux réformes sociales, la crise politique internationale, le fascisme comme tentation politique. C'est aussi le Paris qui a vu Montmartre céder définitivement la place à Montparnasse dans le duel qui les opposaient pour le statut du phare de la culture moderne, c'est le Paris de Picasso, de Fujita, de Cocteau, de Mauriac. Un Paris qui vit la nuit, danse, rêve et fornique (parfois au lupanar) et s'inquiète le jour.

C'est tout cela que Jérôme Attal parvient à transcrire dans le portrait d'une ville électrique qui ne soupçonne même pas le drame qui se noue en son sein: Alberto Giacometti, le beau parleur fanfaron, veut mettre son poing dans la figure de Jean-Paul Sartre, le discoureur insolent. Exposition internationale paris 1938Avec pas mal d'humour, l'écrivain parvient à trousser une histoire riche, parfois au risque de nous promener malgré nous de détails en anecdotes, mais qui joue, en définitive, une petit musique fort agréable et plutôt digeste.

"Cher monsieur, prononce le lunetier sur un ton paternel, je pense que nous servons un intérêt commun: vous les écrivains, et nous les vendeurs de lunettes. Sans livres, il y a des gens qui n'auront pas l'utilité de porter des lunettes. Et sans lunettes, des tas de gens qui ne pourraient pas lire de livres. Dans ces circonstances, nous sommes dans l'obligation de nous accorder une confiance mutuelle et d'avancer main dans la main. (...) Eh bien, faites-moi  confiance pour votre titre! Avez-vous pris connaissance des romans qui sont sortis récemment? Plaisir d'amour, Les jeunes filles, ça, ce sont des titres enchanteurs! Qui invitent au divertissement, à la lecture. Et vous, vous nous sortez quoi? La Nausée... Je ne suis pas certain que dans cette pièce le plus philosophe des deux ce soit vous. La Nausée? Mais non pardi! Pourquoi pas Beurk ou Le vomi pendant qu'on y est?"

Parolier de Johnny Hallyday, Vanessa Paradis, Eddy Mitchell, mais aussi scénariste, auteur et compositeur, Jérôme Attal n'en est pas moins écrivain (16 romans divers et une bonne dizaine de nouvelles à son actif), un écrivain qui ne cherche ni à faire du style pour faire original, ni à envahir son récit par un excès de description. Et pourtant, l'ambiance est là - et assez réussie, l'humour est là - mais assez subtil, voir parfois poétique, et l'ensemble est franchement agréable.

"Dans le hall, il y avait un ascenseur et pas une simple échelle comme dans son atelier. Et puis un tapis rouge qui couvrait les escaliers au moins jusqu'aux deux premiers étages. Si, même en jetant un oeil dans le local à ordures, il avait surpris un chat s'amuser mollement avec le cadavre d'une souris, c'eût été un chat avec de l'instruction."