COSSENuit sur la neige - Laurence Cossé (2018)

"Il se tenait à l'écart, sur la réserve, amusé. Je me souviens très bien du premier jour où je l'ai vu."

1935, dans une école préparatoire versaillaise tenue par des jésuites. Robert, surnommé Robin (prononcer le N final), a 17 ans. Il n'a jamais connu son père: il a été conçu en 1917 à l'occasion d'un permission, son père est mort dans les tranchées quelques jours après. Sportif, assez doué pour les études, aimant sa mère, élevé dans une famille de la petite bourgeoisie parisienne, il se sent attiré par la personnalité d'un nouveau, Conrad (faire sonner le N) Wickaert, un étudiant de 20 ans dont les parents sont séparés. Fasciné par son nouvel ami à qui tout semble facile, Robin découvre un nouveau monde: celui de la montagne, du ski alors en plein essort. A l'occasion d'un séjour à Val d'Isère au printemps 1936, il fait la connaissance de la jolie Clarie. Il veut la conquérir, il veut qu'elle le regarde, il veut qu'elle l'aime. Avec l'aide de Conrad, qui sait y faire, il pourra se faire d'abord l'ami de la jeune fille, puis se déclarer. Seulement Conrad semble si indifférent au sort de Robin...

"Je ne rêvais pas de sexe, encore moins d'un sexe. Je rêvais d'un visage - d'un regard sur moi, d'un sourire -, en un mot je rêvais d'aimer de passion, comme une midinette. (...) La grande affaire, c'était la faim d'amour, et le désir de ce visage enfin tourné vers moi qui transfigurerait ma personne et ma vie."

Court roman de l'écrivain Laurence Cossé (plusieurs récompenses dont le grand prix de l'Académie Française), petite-nièce d'Antoine de Saint-Exupéry, Nuit sur la neige apparait comme une récit prometteur. Apparait seulement: grande déception en découvrant le développement de cette intrigue pourtant pleine de charme et riche de situations que l'écrivain aurait pu développer avec autant de talent qu'elle sait décrire les ambiances.

"Il faisait gris dehors, froid dans les classes et les dortoirs, la nuit tombait encore tôt. Je fus deux ou trois fois atterré par la terne laideur des élèves qui sautait aux yeux lorsqu'ils étaient en groupe - lorsque nous étions en groupe, habillés n'importe comment, gauches, mal lavés. Je repensais aux jours étincelants de Saint-Moritz, au crissement des skis sur la neige, à l'excitation des muscles, à la gloire de Conrad dévalant deux cents mètres devant moi dans une gerbe de givre, et je me demandais s'il n'aurait pas mieux valu rester à Paris pendant les vacances et continuer à bûcher tous les jours de sorte que le retour à Verbiest ne soit pas si dur, par contraste."

On n'est pas sérieux quand on a 17 ans. Robin l'est sans doute un peu trop. A vrai dire, il n'a jamais vraiment su qui il était au fond de lui. Né d'un père mort juste après sa conception, on lui a donné le même prénom que celui qui est à ses yeux son géniteur mais qui aux yeux de la famille a été un amant, un époux, un beau-frère, un oncle, bref qui a laissé des souvenirs tangibles, des preuves de son existence marquées dans les mémoires et les chairs. Pour Robin, son père n'a aucune existence matérielle. ILLUSDu coup, cette rencontre avec Conrad, ce garçon à part et comme à l'aise partout, indifférent à tout et à tout le monde, et en même temps fascinant car magnétique, cette rencontre inattendue à un âge où l'on a soif d'aimer - amitiés fortes, amour et grands sentiments - est pour Robin la perspective d'une autre vie, peut-être. Seulement Robin n'a jamais été de ceux qui se lancent dans la vie, qui se lancent tout court. Robin est un attentiste un rien transparent.

"Son unique avenir était de se montrer à la hauteur de son époux mort pour la France, c'est-à-dire de rester fidèle à son souvenir, corps et âme, fière de lui et heureuse de pouvoir sacrifier à la patrie sinon sa vie du moins sa liberté. (...) Ma mère, entrevoyais-je, pouvait elle aussi être divisée. Parmi tous les prénoms possibles, elle avait choisi pour moi celui de mon père. Mais c'est elle à qui je devais mon surnom de Robin, elle qui l'avait imposé à tous autour de nous. Sans doute tenait-elle à me distinguer de mon père autant qu'à le perpétuer en moi. A moins, plus simplement, qu'elle n'ait pu se résoudre à marquer son petit enfant du prénom de son époux mort."

Tout s'annonce plutôt bien dans Nuit sur la neige, l'auteur sait jouer du mystère Conrad pour éveiller notre imagination; on se prend même à supposer quelque chose de grave va se produire entre les deux camarades lorsque la jolie Clarie pointe son museau. Non que les deux garçons soient d'inséparables complices convaincus de leur franche amitié "à la vie à la mort", mais le développement - lent - de l'intrigue nous pousse à forcément attendre quelque chose, une péripétie ou du moins une complication qui pimente l'ensemble.

Or il n'en est rien. Il ne se passe... rien. Ou plutôt, il se passe des choses mais l'auteur ne parvient pas à nous montrer comment ces événements inattendus viennent télescoper le besoin d'amour de Robin ni l'assurance désabusée de Conrad, et encore moins leur amitié. Plat, terrblement plat, la dernière partie du roman n'apporte rien; pire, elle fait retomber comme un soufflé toute l'attente que nous avions pu mettre dans les premiers chapitres.

Un beau gâchi.