NOTHOMBLes prénoms épicènes - Amélie Nothomb (2018)

"- J'imagine qu'Epicène est un prénom épicène?
- C'est le prénom le plus épicène du monde."

Epicène? Vous avez dit Epicène? Lorsque Dominique rencontre Claude, en 1970, elle mène une petite vie étriquée mais calme à Brest, ponctuée par les déjeuners dominicaux chez ses parents (Paris-Brest au dessert et promenade digestive l'après-midi). D'abord peu convaincue, Dominique se laisse conquérir. Tout le monde le lui dit: Claude Guillaume est un bel homme, un bon parti, et surtout il est amoureux. Quelques années plus tard, nait Epicène, leur fille. Paris rive droite, père plus qu'occupé, mère effacée: l'enfant grandit dans l'indifférence de son père et le lui rend bien. Mais quand le couple, par décision de Claude qui n'a pour ambition que d'entrer dans le Monde, déménage rive gauche, Epicène passe de l'indifférence à la haine. Comment s'en sortir quand en plus sa propre mère décide de jouer le jeu de son époux et de faire la conquète d'une figure de la bonne société du Ve arrondissement, Reine Cléry? Pour Epicène, c'est presque inextricable. Presque...

"Maman était merveilleuse, il suffisait d'ignorer papa. L'enfant excellait en cette discipline qui consistait à dire le matin: "Bonjour Papa" (faire entendre la majuscule), et à adapter la formule en fonction de l'heure où réapparaissait l'indésirable individu, sans mettre dans sa voix l'ombre d'une ironie, et sans avoir l'air de remarquer qu'aucune réponse n'était jamais apportée à sa courtoisie."

La fille, la mère, et au milieu, le père. De ce trio un tantinet téléphoné, Amélie Nothomb tire un récit assez court mais direct et très efficace. Ici, pas de comédie avec des amants dans le placard, ni d'ado hystérique qui manifeste son mal-être par des dérèglements; pas non plus de drame hitchcockien nourri de sombre vengeance, de calculs diaboliques. Non, Amélie Nothomb ne nous livre pas un jeu à trois mais le parcours d'une jeune fille assez banale plongée dans une histoire, banale aussi d'ailleurs, mais dramatique et intense dans ce qu'elle dissimule de basse manipulation.

Comme souvent chez l'écrivain, il n'y pas de victime qui ne redresse la tête, et dans Les prénoms épicènes, elles - les femmes c'està-dire les victimes, la relèvent toutes avec beaucoup de panache. On est presque dans le militantisme féministe. Presque. Quant au seul personnage masculin qui tienne le devant de l'intrigue, Claude Guillaume, c'est une énigme. Il aurait pu être un personnage effacé, pâle, inerte et sans intérêt: il est le coeur de l'intrigue, le moteur de la machination, le comburant de la haine qui enflamme sa fille.

Au final assez différent des romans d'Amélie Nothomb de ces dernières années, dénué de l'ironie mordante dont l'auteur sait jouer au meilleur moment, mais remarquablement captivant, Les prénoms épicènes est déroutant, étonnant, jusqu'à se dernière page.

"Le temps de l'enfance obéit à des lois autres. Sa densité n'a d'égal que son sens du tragique. Au seuil  de deux années de bonheur profond, Epicène savait qu'elle en vivrait la moindre heure avec ivresse. Ce qui se passerait ensuite serait aussi inimaginable que la mort."