AFFICHEL'inconnu du Nord-Express - Alfred Hitchcock (1951), avec Farley Granger (Guy Haines), Ruth Roman (Anne Morton), Robert Walker (Bruno Antony), Marion Lorne (Mme Antony), Leo G. Caroll (Le sénateur Morton), Patricia Hitchcock (Barbara Morton), Laura Elliott (Miriam Joyce Haines), Alfred Hitchcock (L'homme à la contrebasse à Metcalf)...

Une gare de la côté ouest au début des années 1950. Deux hommes, dont on ne voit que les chaussures, montent dans le train qui se rend à New-York. Il s'agit du tennisman Guy Haines et de Bruno Antony, un dandy aux manières sympathiques. Ce dernier aborde Guy Haines au wagon bar. Très bavard, Bruno se montre aussi très informé de la vie privée de Guy et même intrusif dans ses questions. Haines est en instance de divorce d'avec Miriam Joyce et convole avec la fille du sénateur Morton. Au cours du déjeuner, seul à seul dans le compartiment de Bruno, Guy se voit proposé de réaliser le crime parfait: Bruno tuera Miriam qui cherche à compromettre l'image de son mari dans l'opinion publique et en échange, Guy doit tuer le père de Bruno dont il ne supporte plus l'autorité...

Opus très connu pour son titre,  et peut-être plus que pour son intrigue, L'inconnu du Nord-Express marque l'entrée d'Hitchcock dans sa meilleure période, en tout cas celle que le public apprécie le plus, c'est-à-dire les films qu'il réalise dans les années 1950 et qui, s'éloignant des intrigues d'espionnage qu'il chérissait dans les années 1930 et 1940, fait de la psychologie de ses personnages un ressort dramatique.

Tiré du premier roman de Patricia Highsmith (la mère de littérature du fameux Tom Ripley) et scénarisé (assez librement) par la gloire du roman noir des années 1930-1940 Raymond Chandler, L'inconnu  du Nord-Express est avant tout l'histoire d'un malentendu, ou plutôt d'un pacte qui repose sur un malentendu. Ce prétendu contrat de mort antre Antony et Haines n'est ni tacite ni scellé officiellement entre les deux hommes. C'est en réalité le passage à l'acte de Bruno qui va placer Guy dans une situation difficile, le poussant à la limite de son ordinaire mode de vie en respect avec les lois et la morale. NUITL'inconnu du Nord-Express repose sur l'opposition entre la part d'ombre du fallot Haines et la part de folie de l'inquiétant Antony, une histoire d'hommes qui, pour s'en sortir, doivent se dépétrer, d'une manière ou d'une autre, des femmes qui les entourent (la mère, la femme adultère, la promise, l'aimée, la désirée etc.) En d'autres termes, l'innocent est coupable et le coupable est innocent dans ce jeux d'apparences où le cadre de l'action est la nuit et où il se passe peu de choses lorsqu'il fait jour, comme dans une double vie.

On appréciera le grand talent d'Alfred Hitchock pour brouiller les pistes, non pas à la façon d'un roman policier, mais comme le maître du suspense dont il n'usurpe pas le titre, et ce dès la scène de l'assassinat de Miriam qui arrive d'un coup, sans prévenir, comme un choc après plusieurs fausses alertes. On trouvera en revanche le casting un peu faible encore qu'aucun des comédiens ne joue mal. En fait, si Farley Granger (déjà vu chez Hitchcock dans La corde en 1948) et Anne Morton sont un peu effacés, c'est parce que l'intrigue est le personnage principal de ce jeu étrange: ce n'est ni la carrière de Haines, ni sa vie sentimentale, ni encore son beau-père sénateur et son exposition à un scandale politique, encore moins le doute dans l'esprit d'Anne sur l'innocence de son aimé qui sont les sujets du film: il n'y a que ce pacte fou, cette relation étrange entre Bruno et Guy, cette liaison dans le crime, qui soit intéressante. En jouant sur l'ambiguïté des personnages, en en faisant l'élément central de la progression de l'intrigue, Alfred Hitchock réussit à nous tenir en haleine avec un argument qui tient en quelques lignes. Du grand art!

Si l'on peut souligner le jeu de Robert Walker, très convaincant en homme étrange, on retiendra également le personnage de Miriam Haines GLACE(Laura Eliott) - sur lequel les avis sont partagés quant à sa façon d'être traité - que le réalisateur a voulu (preuve de sa légendaire mysoginie?) l'inverse total de ses autres personnages féminins souvent froides et inaccessibles pour ne pas dire frigides: Miriam est non seulement odieuse, criarde et méchante, elle est également scandaleuse. Non contente de refuser le divorce à Guy, qu'elle n'aime pourtant plus, elle accepte de sortir avec deux garçons, parle de saucisse à tout bout de champ et lèche sa glace en roulant des yeux de poule provocante, arborant une moue gourmande à en rougir de honte. Bref, au risque d'être caricatural, ce qui lui vaudra les réactions horrifiées d'une partie de son public, Hitchcock en fait un être dont on souhaite la mort, en tout cas dont on ne regrette pas l'assassinat, un avatar de la Lydia Florey de Chaplin (Monsieur Verdoux, 1947)

Grand succès après deux échecs commerciaux, L'inconnu du Nord-Express s'avère un film bien plus riche, bien plus complexe qu'on veut bien le croire et, en tout cas, un divertissement de bonne facture.