VolIIILes thibault - Volume 3: L'été 1914, Epilogue - Roger Matin du Gard (1936, 1940)

"Le frisson qui secouait l'Europe ébranlait les vies privées; de toutes parts, entre les êtres, les liens factices se desserraient, se rompaient d'eux-mêmes; le vent précurseur qui passait sur le monde faisait tomber des branches les fruits véreux." (L'été 1914)

Dimanche 28 juin 1914, la famille Oscar-Thibault, éclatée entre Paris et la Suisse, accueille diversement la nouvelle de l'attentat, à Sarajevo, de l'Archiduc d'Autriche, François-Ferdinand. Pour Jacques, installé à Genève dans les milieux socialistes, c'est le coup de semonce dans une Europe qu'il rêve capable d'abattre les tyrans et capable de refuser la guerre par une grande union morale et fraternelle des peuples; pour Antoine, installé à Paris comme pédiatre dans l'ancien hôtel Oscar-Thibault, ce n'est qu'une péripétie de plus dans une contrée lointaine, entre des peuples qui s'opposent depuis trop d'années. Pourtant, en mission dans la capitale française, Jacques devient le grain de sable d'une mécanique familiale: il creuse encore plus le fossé entre son frère et lui, il ouvre les yeux sur la sensualité intéressée de Daniel de Fontanin, et il s'avoue son amour pour Jenny, la soeur de Daniel. Quant à Antoine, ayant pour maîtresse la femme d'un de ses amis, respecté par ses patients et par ses collègues, il se figure encore que la mobilisation générale n'aura pas lieu et qu'il vaut mieux s'occuper à faire briller le nom, déjà vénéré, des Oscar-Thibault...

"Nous sommes des Thibault... Il y a en nous on ne sait quoi , qui s'impose..." (L'été 1914)

Dernier volume de la saga familiale des Thibault, L'été 1914 est suivi d'un Epilogue qui se déroule de mai à novembre 1918. Couronné du prix Nobel de littérature en 1937, il est aussi le dernier roman complet de Roger Martin du Gard et le plus dense, le plus long, le plus riche des volumes de cycle des Thibault. A la différence des précédents volumes, ce ne sont plus les histoires de famille qui viennent télescoper les trajectoires individuelles, ce ne sont plus defile-longchamp-14juillet-velo-690x920les affaires de croyance, de religion, d'argent ou même d'adultère, ce sont au contraire les événements lointains qui viennent contrarier les destinées et les espérances.

"La tourmente faisait chanceler les bases sur lesquelles il avait précisément construit sa vie: la science, la raison. Il découvrait soudain l'impuissance de l'esprit et, devant tant d'instincts déchaînés, l'inutilité des vertus sur lesquelles son existence laborieuse s'appuyait depuis toujours: la mesure, le bon sens, la sagesse et l'expérience, la volonté de justice." (L'été 1914)

On retrouve donc Jacques Thibault, encore parfois appelé Bauthy, ayant abandonné son adolescence pour devenir une homme trapu au masque soucieux. Ayant refusé l'héritage du père, il refuse tout autant de ressembler à son géniteur. Par contre, il n'a rien abandonné de ses envies d'absolu, de sa soif du pur, ce qui le conduit à être totalement franc, à se donner entièrement jusqu'au sacrifice, à rejeter avec violence ce qui irait à l'encontre de son idéal. Un homme impétueux qui n'a en rien éteint sa révolte intérieure et qui attend l'heure d'entrer en rébellion contre une société qu'il méprise. Pacifiste, 1914 est pour lui l'année de ce grand geste qu'il attend de pouvoir réaliser pour faire éclater sa protestation.

"Jaurès n'apportait rien de nouveau. Il dénonçait, une fois de plus, le danger des politiques de conquête et de prestige, la mollesse des diplomaties, la démence patriotique des chauvins, les stériles horreurs de la guerre. Sa pensée était simple; son vocabulaire assez restreint; ses effets, souvent, de la plus courante démagogie. Pourtant ces banalités généreuses faisaient passer à travers cette masse humaine à laquelle Jacques appartenait ce soir, un courant de haute tension qui la faisait osciller au commandemen de l'orateur, frémir de fraternité ou de colère, d'indignation ou d'espoir, CAFEJAURESfrémir comme une harpe au vent." (L'été 1914)

Face à lui, son frère Antoine, le docteur Oscar-Thibault. Si son cadet a refusé l'argent de son père, Antoine, lui, en jouit avec délectation. Brusquement devenu riche - ce qu'il prend pour une chance, un signe du destin, Antoine a non seulement la fortune, mais il a aussi la considération et le succès en temps que chef de clinique. Bourgeois installé, il aime Anne de Battaincourt à sa façon - n'ayant aucunement besoin d'elle, ce qui est loin d'être réciproque - tout en regrettant Rachel Goepfer, il mène sa vie entre petits secrets et goût du mensonge. Antoine, c'est le Patron, celui qui gère sa petite maison avec une autorité naturelle issue de sa célébrité dans le monde médical. Il entreprend même des recherches scientifiques en transformant l'hôtel familial en laboratoire.

"Moi, je ne suis pas un type qui se lève pour intervenir dans les événements du monde!... Moi, j'ai ma besogne bien définie. Moi, je suis un type qui, demain, à huit heures, sera à son hôpital. Il y a le phlegmon du 4, la péritonite du 9... Chaque jour, je me trouve devant vingt malheureux gosses, qu'il s'agit de tirer d'un mauvais pas!... Un homme qui a un métier à exercer ne doit pas se laisser distraire pour aller faire la mouche du coche dans les affaires auxquelles il n'entend rien... Moi j'ai un métier. protection-vitrine-bombardement-guerre-paris-16J'ai à résoudre des problèmes précis, limités, qui sont de mon ressort, et dont souvent dépend l'avenir d'une vie humaine - d'une famille quelquefois. Alors, tu comprends!... J'ai autre chose à faire qu'à tâter le pouls de l'Europe!" (L'été 1914)

Quant à Daniel de Fontanin, artiste un tantinet bohème, il n'a jamais cherché le bonheur que par son indépendance totale: éloigné de sa mère, éloigné de sa soeur, il conduit sa vie et ses liaisons sans rendre de compte à personne.

"C'est drôle comme ça reste en nous, ces choses qui arrivent dans l'enfance..." (L'été 1914)

Volume où l'on croise des personnalités aussi diverses que Benito Mussolini, Jean Jaurès, Lénine, Jules Guesde, Edouard Vaillant, Marcel Sembat, Marcel Cachin ou Winston Churchill, L'été 1914 (et son Epilogue) est l'évocation, à travers la grande histoire, de la fin d'un monde et de la fin d'une famille. En affirmant que le bonheur est plus une aptitude qu'une quête ou une récompense, Roger Martin du Gard signe un manifeste du sentiment qui donne tout son relief aux deux voluments précédents des Thibault. Les Thibault, cette famille aux désirs sans cesse contrariés par le destin si ce n'est pas eux-mêmes.

"Tout au long de mon existence, ce refrain: arriver! Le mot d'ordre, l'unique but..." (Epilogue)

Illustrations: Le défilé du 14 juillet 1914 à Longchamp (tous droits réservés); Le café du Croissant à Paris, lieu de l'assassinat de Jean Jaurès (tous droits réservés); Vitrines protégées des bombardements à Paris en 1916 (tous droits réservés)