AFFICHELa femme du boulanger - Marcel Pagnol (1938), avec Raimu (Aimable Castanier, le nouveau boulanger), Charpin (Marquis Castan de Venelles, maire du village), Robert Vattier (le curé), Alida Rouffe (Céleste, la bonne du curé), Maximilienne (Mlle Angèle), Charles Blavette (Antonin), Edouard Delmond (Maillefer, dit Patience, le pêcheur), Paul Dullac (Casimir, le buraliste), Ginette Leclerc (Aurélie Castanier), Charles Moulin (Dominique, le berger piémontais), Robert Bassac (l'instituteur), Marcel Maupi (Barnabé), Jean Castan (Esprit), Gustave Merle (le papet)...

Sainte-Cécile, petit village de Provence près de Manosque, dans les années 1930. Sous un soleil écrasant, la classe du samedi matin se termine sous le regard bienvaillant de l'instituteur. En ce jour, tous les habitants n'attendent qu'un événement: l'ouverture de la boulangerie qui, à 11h, doit leur permettre d'acheter leur premier pain depuis deux mois, depuis que leur ancien boulanger s'est pendu. Le nouvel arrivant, Aimable Castanier, s'est installé 5 jours auparavant et il a un don: il sait préparer le meilleur pain qui soit. Sa femme, Aurélie, jolie brune piquante, tient silencieusement la caisse. Ce jour-là, le Marquis Castan de Venelles vient passer commande de pain, accompagné de Dominique, un de ses meilleurs bergers. Entre lui et Aurélie, l'attirance est immédiate. Le soir même, Dominique vient chanter sous les fenêtres de la belle qui, au petit matin, déserte le domicile conjugal. Pour Aimable, la vie s'arrête...

"Cocu? C’est un mot rigolo! C’est un mot pour les riches. Moi, si ça m’arrivait, je serais pas cocu, je serais malheureux."

Film le plus célèbre de Marcel Pagnol (il n'est pas "que" l'auteur de la trilogie marseillaise dont il n'a réalisé que le dernier volet), La femme du boulanger est initialement tiré de quelques pages de Jean Giono que l'on retrouve dans Jean le bleu (1932). L'histoire prétend que Marcel Pagnol avait dans l'idée d'écrire un film sur les peines d'amour d'un boulanger et que le passage du livre de Giono fut pour lui une révélation. Toujours est-il que le dramaturge délaye énormément le récit de l'écrivain pour en tirer un scénario d'environ deux heures. La génèse de ce film provoque en tout cas la colère de Jean Giono qui intentera un procès à Pagnol et transformera son épisode en pièce de théâtre en 1943.

Il faut dire que Marcel Pagnol en rajoute dans le genre qui a fait son succès et sa postérité: les petites histoires de sa chère provence, les anectodes et les personnages hauts en couleur, PAIN COEURà l'opposé du style Giono plutôt porté à l'aridité. Sur le point de tourner son dixième film - dans ses propres studios, avec ses propres moyens de production - Pagnol n'est plus un débutant: il s'est fait un nom avec le dramatique Angèle (1934), a partagé la critique avec l'amer Regain (1937)... tirés tous deux d'oeuvre de Jean Giono! Et il vient de présenter Le Schpountz quand donc il se lance dans un film qu'il veut parlant, très parlant. Ainsi la réécriture de la nouvelle initiale se fait-elle au service des mots et avec une idée en tête: voir Raimu s'emparer du personnage, un Raimu déjà immense vedette cinéma avec notamment Marius (1931), Fanny (1932) et César (1936) d'après et de Pagnol. Passons sur les difficultés à obtenir gain de cause - Raimu étant en froid avec Pagnol à l'époque - pour en revenir au film lui-même.

Donc Marcel Pagnol pagnolise: Sainte-Cécile est une petit village typique avec ses ruelles, ses veuves assises sur les murets (châle noire et canne en main), les querelles sont forcément exégarées, on se dispute en toute amitié avec ses voisins, les vieilles filles sont droites, les pêcheurs aiment le farniente et, comme il se doit, le curé fait difficile ménage avec les idées de l'instituteur. Bref, toute la Troisième République dans un grand vent de lavande, d'anisette et de farigoule, le tout sur une musique de Vincent Scotto que seules les stridulations des cigales viennent entrecouper, comme de bien entendu. Ces effets pittoresques passés, on peut se concentrer sur l'âme du film. Car La femme du boulanger n'est pas qu'une simple farce sur le thème délavé "le cocu, sa femme et l'autre", il est un touchant portrait d'homme, d'homme malheureux et faussement naïf - naïf d'amour. Convaincu qu'Aurélie n'est pas faite pour l'amour, Aimable voit en elle son pain quotidien, la seule raison pour laquelle il cuit et pétrit. Aurélie partie, Aimable n'a plus de raison d'être et peut-être même de vivre, sauf le petit espoir de voir sa femme revenir un jour.

Face à Raimu, Ginette Leclerc incarne la femme pécheresse, adultère. Elle est belle, d'une beauté vénéneuse - celle qui la rendit célèbre malgré une filmographie déjà bien remplie au moment où elle est engagée CHAPLINIENet malgré le fait que son personnage soit ici fort peu présent à l'écran - une femme de la ville, avec du rouge et de la poudre, et qui s'ennuie sans doute dans ce petit village. Immédiatement, Aurélie désire Dominique; elle le provoque, il est réceptif; elle est tentée, ensorcelée et enchantée; il l'aime, elle fuit avec lui. Une histoire simple.

Cette histoire simple qui se permet au passage de distiller quelques rélexions avisées, du moins philosophiques, sur l'âme, la chair et sur Dieu (notons au passage que le maire du village vit dans une grosse ferme avec des prostituées qu'il présente comme ses nièces), cette histoire simple est l'occasion pour Marcel Pagnol d'être beaucoup plus subtil qu'on pourrait le penser. Pour lui, la caméra n'est rien, le soin de l'image et du cadre est secondaire: il ne cherche pas à faire beau, dans La femme du boulanger, ne s'encombre pas d'esthétique, ce qui prime pour lui c'est de faire mouche avec les mots. A la performance du texte qui ménage des tournures belles et spirituelles, s'ajoute une autre performance, celle de Raimu qui fut applaudie par Orson Welles. Tout le film repose sur le comédien - il est presque en permanence à l'écran - qui passe avec une confondante facilité du comique crédule à la colère blessée. Aimable/Raimu n'est pas forcément émouvant, il est touchant: le tandem Pagnol-Raimu nous évite la facilité du pathos tout autant que le gros rire. Le comique, ici, est un verni: on rit sans vraiment rire parce que le film nous montre les profondeurs du personnage d'Aimable Castanier et nous pousse à la compassion. Raimu partage la douleur pudique de son personnage comme Aimable partage son pain.

Rappelant par moment, dans ses expressions et ses mouvements, le personnage de Chaplin, Raimu est même source de jubilation pour le spectateur qui assiste, réjoui, à l'extraordinaire performance d'acteur qu'il nous offre pendant deux heures. La grande scène - hénaurme! - d'enivrement au pastis, s'avère une excellente trouvaille de mise en scène qui permet d'exprimer la torture de la douleur, la souffrance et le martyre du boulanger sans être larmoyant ni fade. Quant à la scène finale du film (la Pomponette), elle fait figure de scène d'anthologie et il faut reconnaître que Marcel Pagnol l'a particulièrement bien écrite.

Vraiment culte.