02Les Thibault - Volume 2: La consultation, La Sorellina, La mort du père - Roger Martin du Gard (1928-1929)

"Mais oui, la guerre, fit l'autre sérieusement. Nous y allons tout droit." (La consultation)

Octobre 1913, Antoine Thibault est pédiatre et installé. Oscar, le père, est cloué sur son lit de douleur, presque impotent, incapable de manger seul depuis le printemps. Se défiant de tous, même se son fils, il est convaincu qu'on lui ment sur son état et, dirigeant ses affaires, malgré la fatigue et les douleurs qui l'accablent, depuis sa chambre, se prépare à une mort qu'il veut édifiante. Mais s'il ne se repend de rien, Oscar Thibault a un regret: avoir laissé mourir son fils Jacques. A vrai dire, Jacques Thibault a disparu depuis octobre 1909, date de sa rentrée en école supérieure. Alors que la carrière d'artiste de Daniel de Fontanin, l'ami de coeur de Jacques, est lancée depuis deux ans et que Nicole, la cousine de Daniel, a épousé un camarade d'Antoine, une trace de Jacques est retrouvée. Par hasard, Antoine met la main sur une nouvelle prétendûment écrite par son frère et dans laquelle il trouve les explications à la disparition et au suicide de son cadet. Mais Jacques est-il vraiment mort? Gisèle de Waize, la fille "adoptive" de la maison Thibault, est convaincue du contraire et cherche sa trace outre-manche. Antoine, lui, finit par se lancer sur les traces de son frère, enquête d'autant plus pressante que l'état du père s'aggrave soudainement...

Ce deuxième volet de la saga familiale s'ouvre sur un double drame: Jacques Thibault a disparu, pour les uns il est mort, et en particulier pour son père Oscar, convaincu que le jeune homme s'est suicidé; pour les autres, l'espérance, même vague et fragile, de le revoir un jour continue de couver. Second coup de tonnerre, la santé du père est fragile et la menace de le voir mourir pèse sur la famille. La maison Oscar-Thibault semble donc un peu endormie: Gisèle de Waize part pour l'Angleterre, Daniel de Fontanin demeure lointain depuis la disparition de Jacques. Seul Antoine Thibault commence à étoffer son existence, à donner chair au personnage qu'il veut ardemment être.

En effet, Antoine est bien le personnage central de ces trois romans qui composent le deuxième tome de l'oeuvre. Satisfait de sa situation de médecin, il touche à la considération de tous, il est bien noté par ses pairs, il est aimé de sa clientèle, et il a même une réputation qui fait son chemin dans les arrondissements de Paris. En un mot, Antoine va son chemin, d'autant que la mort du père, devenue peu à peu possible, palpable, tangible, pour ainsi dire proche, va le mettre sur le devant de la scène: Jacques évaporé, il demeure le seul Thibault, et sa situation va combler sa soif d'être. Encore garçon bien qu'atteignant la trentaine, il a conçu sa propre philosophie de vie où l'autre n'existe que ce pour ce qu'il peut lui apporter. Depuis son aventure avec Rachel Hirch, il a abandonné la persective de fonder un foyer, le sexe occupe même une place secondaire dans son organisation quotidienne. Par contre, la renommée, la pratique de la médecine, l'aisance matérielle, cela le connait. Dieu, qu'il n'a vu qu'à travers les actes de son père, actes prétendument dictés par la foi n'existe pas pour lui et seule la raison constitue son phare dans la nuit, son point d'accroche, sa fibre même. Cette année 1913, Antoine Thibault sent que son heure est venue, que les circonstances vont faire de lui l'incarnation même du nom de Thibault, ce nom qu'il aime et auquel s'attache une non moins agréable renommée et une grande considération du public.

"Cela se formulerait ainsi: Liberté complète, à la condition de voir clair... C'est assez dangereux, en somme. Mais cela ne me réussit pas mal. Tout dépend de la qualité du regard. Voir clair... S'observer de cet oeil libre, lucide, désintéressé, qu'on acquiert dans les laboratoires. Se regarder cyniquement penser, agir. Se prendre exactement pour ce qu'on est. Comme corollaire: s'accepter tel qu'on est... Et alors? Alors, je serais bien près de dire: tout est permis... Tout est permis du moment qu'on sait ce qu'on fait et, autant que possible, pourquoi on le fait! (...) La vie, à ses yeux, c'était avant tout un large espace découvert où les gens actifs comme lui n'avaient qu'à s'élancer avec entrain; et, quand il disait: aimer la vie, il voulait dire: s'aimer soi-même, croire en soi. Toutefois, lorsqu'il se représentait plus particulièrement sa propre vie, elle ne lui apparaissait pas seulement comme un champ de manoeuvres merveilleusement disponible, comme un ensemble infini de combinaisons possibles, mais aussi et surtout comme un chemin nettement tracé, une ligne droite qui menait infailliblement quelque part." (La consultation)

De son côté, Gisèle de Waize est convaincu que Jacques n'est pas mort. En septembre 1910, elle a reçu un bouquet de roses expédié de Londres. Pour elle, c'est le signe que son ami n'est par mort, c'est même un signal, un appel lancé par Jacques afin qu'on retrouve sa trace. - "Elle s'était presque évanouie en apercevant, sur un lit de mousse humide, une simple botte de roses. Jacques! Leurs roses! Des roses pourpres, de petites roses pourpres au coeur noir, exactement les mêmes! Septembre, l'anniversaire! Le sens de cet envoi anonyme était aussi clair pour elle que celui d'une dépêche chiffrée dont elle aurait eu la clé. Jacques n'était pas mort! M. Thibault se trompait. Jacques habitait l'Angleterre! Jacques l'aimait..." (La consultation) Eakins_selfportraitMais qui se soucie vraiment de Jacques, à part elle? Daniel de Fontanin, sous-officier dans l'armée le temps de remplir ses obligations militaires, donne même le sentiment qu'il a oublié ce qui l'avait lié à son ami du temps de leur scolarité.

Quant à Oscar Thibault, le père, les tourments et les angoisses l'assaillent de toute part. Sa vie, si patiemment organisée, si infailliblement maîtrisée, si souvent citée en exemple par ses contemporains, sa vie s'en va et avec elle, la conviction que la maison Oscar-Thibault est solide. Ce que craint le père, c'est l'effondrement total. Ce ne sera pas seulement le père de deux garçons - dont l'un a toujours été à ses yeux "pervers et rebelle" même s'il était parvenu à écraser sa résistance sans pour autant éteindre le mal de vivre, cet obstacle intérieur et infranchissable, qui a poussé Jacques à disparaitre définitivement - qui mourra, mais bien une figure qui s'éteindra, une figure et la légende, celle du pontife social bourru et dur, qui l'accompagne. Un chêne abattu. Sa propre mort l'effraie au plus haut point, non parce qu'il craint la souffrance, non parce qu'il a peur du doigt de Dieu sur son âme, mais bien parce que la mort est une terrifiante réalité: sa propre fin, la fin de l'impérial Oscar Thibault, du monument qu'il a été et de la crainte qu'il inspirait. Alors, Oscar Thibault a tout prévu, y compris l'édition d'un almanach annuel, publication portant son nom et qui, vendu dans tout le diocèse, mettra en valeur les anecdotes édfitiantes de son inspirateur. Tout en lui est lutte, et la mort en est une nouvelle, une lutte contre l'oubli. Lutte d'autant plus épuisante qu'il lui faut laisser le souvenir du grand Oscar Thibault et non permettre que son intimité, ce qu'il était derrière le masque toujours porté, ne prenne le dessus.

"Non, il ne s'était pas élevé au-dessus des biens terrestres! Il avait trompé là-dessus tout le monde. Et l'abbé. Et lui-même, presque toujours. En réalité, il avait tout sacrifié à la considération des hommes. Il n'avait eu que des sentiments bas, bas, bas - et qu'il avait caché! Egoïsme, vanité! Soif d'être riche, de commander! Etalage de bienfaisance, pour être honoré, pour jouer un rôle! Impureté, faux-semblant, mensonge - mensonge!... Comme il aurait voulu pouvoir effacer tout, recommencer tout à neuf! Ah! ce qu'elle lui faisait honte, son existence d'homme de bien. Il l'apercevait, enfin, telle qu'elle avait été. Trop tard! Le jour des comptes était venu. (...) Le résidu d'une existence... songeait-il. Et, malgré tout, l'ampleur d'une telle vie! Une vie humaine a toujours infiniment plus d'ampleur qu'on ne sait!" (La mort du père)

Ecrit d'une plume précise et franche, cette seconde partie est d'une saveur particulièrement attractive. Beau, il faut bien dire le mot, le récit nous emporte par quelques rebondissements saupoudrés où il faut et par des considérations d'une profondeur qui touche en nous l'âme, nous l'élève, en particulier dans son dernier tiers.

Une grande réussite!

"Oui, haine et révolte. S'il pense à sa jeunesse, un goût de vengeance lui monte. Dès la prime enfance, tout ses insctincts, à mesure qu'ils prennent forme, entre en lutte contre le père. Tous. Désordre, irrespect, paresse, qu'il affiche, par réaction. Un cancre, et honteux de l'être. Mais c'est ainsi qu'il s'insurge le mieux contre le code exécré. Irrésistible appétit du pire. Les désobéissances ont la saveur de représailles." (La Sorellina)

Illustration: Thomas Eakins, Selfportrait (1904), National academy of design, New-York