LIVREMon tour du monde - Charles Chaplin (1933, réédité en 2014)

Janvier 1931. Epuisé par le très long tournage de son nouveau film, Les lumières de la ville (City lights), Charles Chaplin décide de prendre plusieurs jours de vacances dans le Londres de son enfance, à l'occasion de l'avant-première du film prévue dans la capitale britannique. Ce congé dans son Europe natale, intialement prévu pour durer quelques semaines, durera finalement 16 mois, de février 1931 juin 1932. Parti des Etats-Unis au coeur de l'hiver, le plus célèbre des acteurs-réalisateur du monde, visitera Londres, les Pays-bas, Berlin, Vienne, Venise, Paris, chassera à courre en Normandie avec le duc de Westminster, passera l'été à Nice, découvrira Alger, assistera à une corrida à Biarritz, reviendra à Londres à l'automne pour gagner Saint-Moritz et y passer les deux mois d'hiver, descendra vers Rome, Naples avant d'embarquer pour Ceylan, Singapour, Java, Bali où il se fixera trois semaines, et enfin, passant par Kobe et Tokyo, rejoindra Los Angeles. A son retour, Charles Chaplin est contacté par un magazine féminin américain qui lui propose de publier ses souvenirs de voyage. L'artiste devient alors chroniqueur et raconte, en cinq épisodes, son voyage, ses nombreuses rencontres et s'adonne même à quelques exercices d'introspection, de confidences parfois, sur sa célébrité, touchant enfin, par moments,  le domaine de la politique sociale...

"J'ai souvent réfléchi à ma célébrité et n'ai jamais été impressionné par son ampleur. J'ai la chance que mon outil de travail bénéficie d'une vaste diffusion. Ce qui me marque, c'est la nature de ma popularité, qui inspire de l'affection plus que de l'admiration. (...) J'étais un peu effrayé et pensif; je me sentais triste et seul, envahi par le sentiment d'être exclu, d'être considéré et traité comme une curiosité. (...) J'avais certes aspiré au succès et à la célébrité, mais n'étais pas préparé à les accueillir à une telle échelle; par ailleurs, leur soudaineté m'affolait. (...) Tout le monde me connaissait et je ne connaissais personne. Je me demandais: mais comment rencontre-t-on des gens? La célébrité n'est-elle donc qu'une série de manifestations publiques? Comment se faire des amis intéressants?"

En quelques pages, Charles Chaplin, gloire mondiale depuis 1914, évoque sobrement - il s'interdit de vouloir passer pour un écrivain - et nous embarque dans son monde, son monde intérieur plus que dans les mondanités auxquelles il est incessamment invité et dont il ne fait le récit que de façon évasive ou rapide, datant les moments, plaçants les protagonistes et les lieux, mais ne voulant pas faire de ses chroniques le bottin de la bonne société artistique et politique à laquelle il appartient. 86 ans après, il est difficile peut-être de concevoir quel était le phénomène Chaplin dans les années 1930. Depuis la première guerre mondiale, le petit homme est célèbre par-delà les océans; depuis les années 1920 il est indépendant dans son travail, il est très riche et il a décidé d'arrêter le court-métrage de comédie pour réaliser ce qui lui tient à coeur: des longs métrages où le comique servira de contre-point au drame. Depuis une décennie ouverte avec The kid (1921), Charles Chaplin n'a plus produit que des films longs où poésie et pathos réaliste se conjugent avec le gag burlesque; un cocktail qui fait son succès et sa fortune. En 1931, Chaplin est donc non seulement une figure majeure du grand écran mais un artiste, un créateur qui compte de nombreux admirateurs sur la planète.

"J'ai une sorte de phobie des présentations, ne mémorisant que difficilement les noms - j'ai même du mal à me souvenir de celui de mon frère, c'est dire. Le nom de quelqu'un ne signifie rien à mes yeux; la mémoire fonctionne avant tout par association d'idées, or que peut-on associer à des patronymes tels que Peabody ou Finkelbaum? GANDHIJ'aimerais que les présentations soient abolies et n'être accueilli que par l'hôtesse des lieux. La société deviendrait alors un terrain d'aventures: que cela serait agréable de s'adresser tout naturellement à un homme célèbre sans voir à l'esprit la marque qu'il représente!"

Ayant autant besoin du public qu'il en a peur, Chaplin entame avec ce tour du monde, un parcours quasi initiatique qui le conduira à un nouveau virage dans sa carrière. Au retour de ce voyage, il écrira et offrira au monde deux de ses plus fameux films, Modern Times en 1936 et The great dictator en 1940, ses deux films les plus politiques - "Le monde des affaires a accueilli à bras ouverts le changement industriel majeur qui a remplacé la main-d'oeuvre par les machine, ce qui a diminué le coût des marchandises. Mais il s'érige contre tout changement fondamental du système capitaliste, qui ferait baisser le coût de l'argent et faciliterait ainsi l'achat de ces marchandises bon marché." Scruté par la presse, rarement seul, se devant sans cesse au jeu des photographes et des interviews, l'homme finit par percer dans ses propos, confidences - livrées avec parcimonies il est vrai - plutôt objectives d'ailleurs.

"J'ai beaucoup entendu parler de la vie nocturne berlinoise et il serait intéressant de s'y plonger. Toute une série de rumeurs folles circulent sur ce qu'on trouve dans les cafés - des hommes habillés en femmes et des femmes en hommes. Nous décidons donc de nous rendre dans l'un de ces établissements pour y découvrir des choses que la décence empêche de rapporter en détail. Je dois avouer ma déception. Le spectacle, médiocre, est altéré par sa propre grivoiserie. Lorsque nous arrivons, l'orchestre se met à jouer et deux hommes efféminés commencent à danser ensemble. C'est là le paroxysme de la soirée, la chose indescriptible à laquelle nous avons la chance d'assister! A chaque fois que de nouveaux clients pénètrent dans ce lieu, les deux garçons bondissent sur leurs pieds. Trop horrifiés pour pouvoir supporter ces moeurs légères plus longtemps, nous avalons notre ginger-ale, fuyons dans la nuit."

On croise donc au fil de ces pages le gratin de la vieille Europe aristocratique - l'héritier du Reich allemand Guillaume de Prusse qui lui fait visiter Potsdam, le roi de Serbie Alexandre 1er, Albert 1er de Belgique, des nobles convertis à la vie mondaine comme le Baron Rothschild, la Princesse de Noailles, la Princesse Bibesco, des personnalités politiques mondiales dont beaucoup de premier plan - Aristine Briand, Lloyd George, des hommes de lettres, des indutriels de premier ordre, des artistes, des sportifs - H. G. Wells, Paul Morand, Jean Patou, Douglas Fairbanks, son ami intime qui l'initie au ski, Sem, Bernard Shaw; et enfin la fine fleur des années 1930, les grands noms de demain comme Winston Churchill avec qui il sympathise (voir Deux messieurs sur la plage), EINSTEINAlbert Einstein et le Mahatma Gandhi. Anecdotes, deux occasion manquées: une entrevue à Rome avec Benito Mussolini, annulée pour cause d'emploi du temps surchargé du côté de l'homme fort de l'Italie, et, autrement plus tragique, celui avec le premier ministre du Japon, Tsuyoshi Inukai, assassiné la veille de leur rendez-vous.

Rentré aux Etats-Unis, Charles Chaplin fera le bilan de ses 16 mois dans le monde. Et ce qu'il en tire n'est pas uniquement limité à des images de carte postale, des souvenirs d'ailleurs féériques, de thé pris avec l'élile intellectuelle, de soirées à danser avec le beau monde. Ce qu'il en tire, c'est le constat que le monde des années 1930 change de visage en temps réel et que demain sera surprenant, demain bousculera les vieilles fondations que lequel le monde s'est construit depuis la Révolution industrielle et la colonisation.

"L'Europe et les différents pays que j'ai visités, tous en proie à l'agitation, sont en train d'élaborer une nouvelle ère religieuse, sociologique et économique, sans précédent aucun dans l'histoire du monde. Tout cela m'anime d'un désir d'accomplissement d'un nouveau type, peut-être même dans un autre champ que le cinéma. (...) Il s'est passé quelque chose en Amérique pendant mon absence, c'est certain. L'esprit juvénile que la prospérité et le succès avaient engendré semble avoir été balayé par la maturité et la sobriété."