DRIEU

Drieu la Rochelle. Une histoire de désamours - Julien Hervier (2018)

"Oui, je suis un traître. Oui, j'ai été d'intelligence avec l'ennemi. J'ai apporté l'intelligence française à l'ennemi. Ce n'est pas ma faute si cet ennemi n'a pas été intelligent."

Ecrivain détesté et admiré, Pierre Drieu la Rochelle (1893-1945) est célèbre tant pour sa participation à la Collaboration durant l'Occupation, sa haine des juifs et sa fascination pour le fascisme, que pour son suicide en 1945, empêchant un procès pour collaboration intellectuelle et intelligence avec l'ennemi comme le connu son comparse Robert Brasillach en janvier 1945. Homme de lettres, romancier, journaliste mais aussi homme de l'ombre en politique, un temps surréaliste, ami d'Otto Abetz (Ambassadeur d'Allemagne à Paris pendant l'Occupation), du communiste Louis Aragon comme du gaulliste André Malraux, Drieu la Rochelle ne peut se résumer à un écrivain fasciste qui a appelé de ses voeux l'avènement d'une dictature en France, sur le modèle italien et contre le maréchalisme vichyssois; mais Drieu la Rochelle, c'est l'homme désanchanté, le déçu de tout (ou presque), l'auteur du magnifique Feu follet en 1931, l'homme du suicide non pour raison politique mais par peur de vivre moins bien. C'est à l'aide d'un dictionnaire amoureux sur les désamours de Pierre Drieu la Rochelle que Julien Hervier, professeur émérite de littérature comparée, nous brosse ici le portrait d'un homme complexe...

"Très lucide sur lui-même, Drieu est bien conscient des aspects maladifs de la jalousie obsessionnelle qui le tourmente, alors même qu'il est très aimé et qu'il le sait."

Résumer un abécédaire est un exercice difficile. La tâche est encore plus compliquée quand le dictionnaire en question s'engage dans une voie qui n'affiche pas vraiment de droit-fil, à savoir en l'occurence que faire la liste des désamours de Drieu la Rochelle est partiellement manqué par l'auteur de cet essai. Manqué parce qu'on aurait aimé en savoir beaucoup plus sur un écrivain aujourd'hui assez peu lu et à la personnalité plutôt méconnue - voire inconnue - au risque de gonfler un ouvrage et d'en faire un volume plus épais mais plus complet. Artificiel par manque de profondeur, ou par le souci d'économie d'un auteur qui maîtrise tellement son sujet qu'il suppose son lectorat très au fait, Une histoire de désamours nous ennuie assez vite malgré de fort bonnes pages, captivantes et habilement documentées; il nous ennuie parce qu'il ne fait que survoler des thématiques mal mises en perspectives les unes avec les autres, en occultant certaines, nous décevant même par manque de contenu, d'épaisseur: Louis Aragon, Jacques Doriot, la Nouvelle Revue Française, autant de passages bâclés par l'auteur qui estime sans doute que le Journal de Drieu suffit à éclairer, ou tout autre essai historique, ce en quoi il a totalement raison; mais qui, en ouvrant l'abédécaire de Julien Hervier, aura déjà lu suffisamment sur Drieu la Rochelle pour se dispenser d'explications et de mises en relief?

"Drieu aurait voulu que ceux qu'il aimait et admirait fussent capables de se maintenir en permanence, sans la moindre baisse de tension, sur la ligne de crête de leur génie. La déception était inévitable."

Ceci étant posé, que retenir de ce dictionnaire? D'abord la complexité d'un homme, heureusement exposée dans son détail par un auteur inspiré par le souci de mieux faire connaître l'homme Drieu. C'est avec un certain étonnement qui ne manquera pas de faire voler en éclat certains a priori chez le lecteur novice, que l'on croise ici un Drieu la Rochelle partisan d'une Europe faisant bloc - une tendance politique assez répandue dans la France des années 1940 mais aujourd'hui occultée par pas mal de raccourcis sur l'idéologie collaborationniste de l'Occupation - et méfiant envers les Etats-Unis et la Russie, un Français conscient de l'erreur commise par les puissances alliées en 1918-1920 lors du découpage de l'empire autrichien et de la punition réservée à l'Allemagne vaincue. BUREAUSi tout ceci semble aujourd'hui plutôt évident, il est intéressant de voir que Drieu - et d'autres avec lui - partageaient déjà cette analyse et, farouchement opposé à Vichy, à Pétain, à Laval surtout (Drieu le déteste), envisage un ordre nouveau qui serait moins nazi que fasciste, Hitler servant de bras prétexte à une rénovation profonde du vieux monde.

"Dans l'entre-deux-guerres, épouvanté par la faiblesse française - en particulier sur le plan démographique -, il ne voit de recours contre les deux empires hégémoniques qui s'aannoncent, l'empire russe et l'empire américain, que dans la constitution d'une Europe forte, qui doit forcément passer par une réconciliation entre la France et l'Allemagne. (...)  D'abord enthousiaste devant la vigueur native [des américains], quoique méfiant quant à leurs ambitions, il finira par voir en eux l'un des plus grands dangers qui menacent l'avenir de la culture européenne. (...) 'Ces gens-là sont terriblement forts. Et le XXe siècle est çà eux. Mais ils sont  dangereux aussi, du point de vue de la civilisation.' (...) Face au communisme russe, au nazisme allemand, au fascisme italien, le système de pouvoir américain n'est pas défini comme un régime capitaliste ou démocratique, mais comme l'émanation obscure d'un étrange monde de gangsters. Dans tous les cas, l'idée dominante est celle d'une énergie puissante et sans scrupule, s'opposant aux déliquescences raffinée du Vieux Monde."

Hélas loupé, le passage si attendu sur la relation tumultueuse entre Drieu la Rochelle et Aragon nous réserve quelques bons passages mais hélas trop courts, trop chiches, trop peu développés pour nous permettre d'en saisir toute la difficulté, toute la souffrance et toute la complexité. Et c'est finalement Pierre Drieu la Rochelle qui en parle le mieux, cité par l'auteur: "Aragon: quelque chose m'a toujours répugné en lui, quelque chose de la femelle insatisfaite, perverse, traîtresse. C'est la seule méchante femelle que j'aie recontrée. A part ça, il a quelque chose de fin, de délicat au fond de lui-même, mais il a suivi la sotte méthode barrèsienne: jouer les méchants. (...) Quand même, quel charmant artiste et secrètement quel coeur délicat d'amoureux. Je lui pardonne tout, parce que c'est un vrai amoureux.", et de rappeler qu'avant de se suicider, il aura une pensée pour Louis Aragon.

Idem l'absence d'entrée sur la Nouvelle Revue Française (N.R.F.) dont Pierre Drieu la Rochelle reprend la direction en 1940 après que l'occupant avait fait purger les éditions Gallimard (trop de juifs, trop de communistes, trop de francs-marçons, selon Otto Abetz). On aurait aimer qu'un chapitre soit consacré au Drieu de cette aventure littéraire, non pas sur le plan intellectuel, mais sur le plan humain. Car l'expérience N.R.F. de Drieu est riche d'enseignement sur les secrets d'un homme devenu trop transparent dans le souvenir qu'il a laissé: certes ami d'Otto Abetz, Drieu n'en fait pour autant - et grâce à cette relation - libérer pas mal d'écrivains et promettre qu'il n'arrivera rien à André Malraux (prisonnier évadé et sympathisant gaulliste), Jean Paulhan (résistant), Gaston Gallimard ni à Louis Aragon (communiste). En parallèle, ou en complément d'une attitude trop riche pour être décryptée, Drieu fait entrer la revue dans l'ordre nouveau - "Quant à la N.R.F. elle va ramper à mes pieds. Cet amas de Juifs, de pédérastes, de surréalistes timides, de pions francs-maçons, va se convulser misérablement." - s'entoure de Marcel Aymé, Jean Giono, Ramon Fernandez, Marcel Jouhandeau, Paul Eluard, Henry de Montherlant, Paul Valéry et participe, avec son équipe, au voyage des intellectuels français à Weimar à l'automne 1941. Tant d'élément représentatifs d'une complexité assez fascinante, qu'il faut aller glaner dans les différents entrées de l'ouvrage pour les collationner. Dommage.

A force de vouloir trouver Drieu dans ses fictions, l'auteur oublie la mise en parallèle avec la recherche historique sur le personnage et se contente de faire parler Drieu, par le truchement de son Journal, et très peu de témoins. Passablement subjectif, Une histoire de désamours s'avère répétitif et fait montre à plusieurs reprises de répétitions quasi copiées-collées quand il ne trouble pas le propose de références contemporaines assez pénibles qui, aussi justes qu'elles soient, sont assez malevenues. Et que dire du coup de griffe gratuit et facile de l'auteur contre les prix Goncourt si ce n'est qu'il ne plaide pas en faveur d'un ouvrage qui se veut objectif et honnête envers son sujet d'étude?

Intéressant mais dispensable.