AFFICHEAdorables créatures - Christian-Jaque (1952), avec Daniel Gélin (André Noblet), Danielle Darrieux (Christiane Bertin), Martine Carol (Minouche), Edwige Feuillère (Denise Aubusson), Renée Faure (Alice, la secrétaire de Denise), Antonella Lualdi (Catherine), Marilyn Bluferd (Evelyne, l'amie de Minouche), Louis Seigner (Gaston Lebridel, amant d'Evelyne), Daniel Lecourtois (Jacques Bertin, le mari de Christiane), Georges Chamarat (Edmond, le père de Catherine), Marie Glory (Madeleine, la mère de Catherine), Judith Magre (Jenny, la standardiste), France Roche (Françoise), Jean-Marc Tennberg (Stéphane, le pianiste protégé de Denise), Robert Rollis (Bob, le petit ami de Minouche), Claude Dauphin (le narrateur)...

Ca? Don Juan?!... André Noblet a 23 ans et il est un français moyen typique. Homme banal, il ne cherche qu'une chose: le bonheur dans l'amour. D'ailleurs, il doit se marier à 11h. Mais avec qui? Publiciste, André a connu plusieurs femmes, plusieurs amours, et plusieurs échecs: Christiane, la femme adultère; Minouche, qui aime l'argent; Denise, la veuve joyeuse; et Catherine, une adolescente fantasque. Alors, qui?...

Divisé en plusieurs parties distinctes, Adorables créatures est un film choral qui rassemble les grandes vedettes féminines de l'époque, autour d'un Daniel Gélin, jeune premier plus si jeune et plus si premier qui incarne le jeune célibataire du cinéma français. Autour de lui, donc, l'égérie populaire des années 1950, Martine Carol qui sort de l'énorme succès de Caroline Chérie dont elle s'apprête à tourner la suite. S'y ajoutent Danielle Darrieux dans son 47e long-métrage et pour qui l'année 1952 sera une année de grands succès (La vérité sur Bébé Donge avec Jean Gabin, Le plaisirs de Max Ophüls et L'affaire Cicéron aux Etats-Unis) et la légende Edwige Feuillère - 46e film pour elle - grande vedette du théâtre et de l'écran.

Disons le d'emblée: Christian-Jaque n'est ni un virtuose de la caméra, ni un pourfendeur de la mysogynie. DARRIEUXAdorables créatures est néanmoins signé d'un grand maître du cinéma français des années 1930 et 1940 et qui vient d'obtenir le prix de la mise en scène au festival de Cannes ainsi qu'un ours d'argent au festival de Berlin pour Fanfan la Tulipe avec Gérard Philipe. On s'étonnera moins, considérant la renommée de Christian-Jaque et le casting alléchant d'Adorables créatures que le tout-Paris se soit pressé à l'avant-première où l'on reconnaît même Charles Chaplin alors réfugié en Europe.

Le film vaut surtout pour ses comédiennes. Certes, il faut passer sur quelques moments un rien désobligeants - facilement désobligeants - pour le sexe faible, et sur une directrice lesbienne qui enchaines les grosses blagues téléphonées sur son goût, mais l'ensemble est sauvé par une succession de scènes délicieuses et de personnages astucieusements croqués par Charles Spaak et Jacques Companéez.

Christiane, c'est la femme mariée toujours en retard, autant préoccupée par les soldes que par ses devoirs envers son mari et ses deux enfants, la femme qui, en définitive, n'a pas envie de changer de vie bien qu'André le lui demande avec ardeur. Le genre de femme qui, l'honneur bafoué, joue la grande scène de la rupture, valise en main mais surtout sans oublier son manteau de fourrure. Avec Catherine, on a affaire à une adolescente précoce qui rêve d'érotisme, de sensualité, qui s'encanaille le soir au dancing à la barbe de ses parents qui ne craignent qu'une chose: qu'elle trouve des occasions malhonnêtes d'affirmer son indépendance - rires.

Le film prend un peu d'épaisseur avec l'arrivée de Minouche. Obsédée par sa ligne, même dans les grands restaurants de luxe, et par son apparence, elle est capricieuse à souhait, multiplie les scènes et les gestes qui montrent son affreux caractère. En un mot, une superficielle qui mériterait des claques. NUMartine Carole excelle dans ce personnage double et manipulateur et emporte la mise d'autant plus que Christian-Jaque - bientôt son époux à la ville - l'érotise au maximum (silhouette nue, peignoir à l'échancrure équivoque). C'est enfin avec Denise Aubusson et sa secrétaire Alice que le film parvient à son sommet. Elégante et pétillante, Denise - "elle ressemble à Feuillère, en mieux!" - est deux fois veuve, très riche et mène tambour battant une vie mondaine et philantropique dans une société de classe: la bonne dame de Neuilly court entre une invitation à l'opéra au bénéfice des sauveteurs bretons et un bridge au profit des petits sourds-muets. Bref, Denise c'est la charité dans les mondanités et l'oppulence, le vertige et l'effervescence dans la sophistication. Face à elle, Alice, une ex voleuse entrée à son service, qui se révèle mesquine, envieuse, cruelle, peste. Car Denise Aubusson ne craint rien si ce n'est l'âge, le sien qu'elle avait fini par oublier, celui d'André quand elle réalise qu'il est encore bien jeune.

Edwige Feuillère se révèle grandiose dans ce rôle qu'elle tient à la perfection, donnant à sa voix une modulation de ton assez remarquable, capable d'aller du grave le plus profond au claironnement le plus aigu dans la même phrase, phrase parachevée d'un rire de gorge étonnant. A dire vrai, c'est elle qui domine le film, talonnée par une Martine Carol en grande forme(s) alors que Danielle Darrieux est presque effacée dans un rôle assez falot.

Couronné par une Victoire de la meilleure actice pour Martine Carol, Adorables créatures est de ces films du patrimoine français qui sont symboliques d'une époque.