AFFICHECall me by your name - Luca Guadagnino (2017), avec Thimotée Chalamet (Elio Perlman), Armie Hammer (Oliver), Michael Stuhlbarg (Samuel Perlman), Amira Casar (Annella Perlman), Esther Garrel (Marzia), Vanda Capriolo (Mafalda), Antonio Rimoldi (Anchise), André Aciman (Mounir)...

Dans le nord de l'Italie, pendant l'été 1983. Elio Perlman est un adolescent brillant qui habite une grande villa avec ses parents: Annella, traductrice, et Samuel, professeur spécialisé dans la culture méditerranéenne antique. Petit genie du piano, guitariste amateur, dévorant les livres avec l'appétit de ses 17 ans, Elio a tout du petit jeune homme aux airs étudiés et un peu trop assurés. Habillé à la mode, il occupe le temps entre la transcription de musique, les baignades, les soirées entre camarades et le flirt avec son amie Marzia. Mais un étudiant en doctorat vient travailler avec le professeur Perlman. Il s'agit d'Oliver, un américain cliché d'une trentaine d'années à qui Elio doit abandonner sa chambre pour six semaines. Autant dire un intrus. Solitaire et détaché, arrogant parfois odieux, très sûr de lui, Oliver, ce blond viril au corps qui attire les regards, disparait des journées entières et semble éviter Elio dont la jeunesse et le corps adolescent s'exposent à tout instant. Or, entre ces deux garçons qui visiblement ne s'apprécient guère, un histoire d'amour se tisse patiemment...

"Petite âme, errante, caressante,
Hôtesse et compagne du corps, (...)
Tu ne pourras plus, selon ton habitude,
T'abandonner à tes jeux." - Hadrien (1er siècle après Jésus-Christ)

Phénomène médiatique en France et en Europe - rarement la critique n'aura été si unanimement élogieuse pour un film - Call me by your name est l'adaptation du roman d'André Aciman publié en 2007, Plus tard ou jamais. On ne s'attardera pas longuement sur la gestation de ce film qui a pris plusieurs années pour trouver sa forme actuelle, on soulignera juste que c'est le réalisateur James Ivory qui en signe l'adaptation, le même qui a su dépeindre avec délicatesse les rapports humains et amoureux dans des films comme Les vestiges du jour (1993) ou Maurice (1987) que Call me by your name peut parfois rappeler. ELIOIl est, par contre, plus intéressant de s'attarder sur l'extaordinaire qualité de ce long métrage qui conjugue une esthétique sublime à un sens aigu de la narration.

Elio Perlman évolue dans une famille cosmopolite. Son père est américain, sa mère franco-italienne, ils sont de culture juive sans ostentation et résident dans la magnifique Italie du nord. Cette campagne confortable pose le cadre du film: les parents sont bienveillants, les livres sont présents partout, la musique emplit le silence, l'eau claire rafraîchit les corps échauffés par le soleil écrasant, l'herbe est douce aux pieds, les fruits sont mûrs et bons à cueillir. Une sorte d'Eden rassurant, d'écrin de délicatesse et de culture où la lumière insolente invite à goûter l'ombre. Tout n'est que langueur, sensualité et apaisement. Autant dire qu'une aventure sentimentale dans cette famille charmante qui ne s'entoure que de beau pourrait au mieux virer au cliché, au pire à la mièvrerie. Or, la Dolce Vita ambiante masque autre chose. Et c'est une des réussites de l'histoire: elle ne masque pas de secret terrible, de péripéties qui viendraient contrarier un destin romantique ou une ambition que les dieux voudraient vaine. Elle masque un bonheur, ou plutôt elle le dissimule aux regards, non pas indiscrets mais étrangers: plus rien d'autre n'existe vraiment pour eux dès lors qu'Oliver et Elio se sont trouvés et peut-être avant même qu'ils se le confessent.

En voyant Call me by your name, j'ai tout de suite pensé aux amours dépeintes par Françoise Sagan, des histoires que ni la morale ni le drame ne viennent contrarier, des histoires que le cours des choses fait évoluer, cette espèce de fatalité qui tient plus de l'inexorable que du choc. DUOOn peut aussi trouver un peu de cette nostalgie ambiante, si caractèristique du cinéma de Claude Sautet, ces films qui sont le reflet d'une vie, ces fictions minimales qui fascinent et captivent. Quant à l'aspect esthétique, j'ai immédiatement pensé à Jane Campion, à son merveilleux Bright Star, si poétique et si sensible. Les comparaisons s'arrêtent là, Call me by your name est une oeuvre qui a sa singularité propre et qui mérite pour tout ce qu'elle est et non pour tout ce qu'elle pourrait évoquer de ses devanciers. Une dernière touche toutefois: l'émotion. Rarement de tels émotions sont ainsi contenues, sans pour autant nous fissurer ou nous heurter. Elles sont profondes, intimes, douces, agréables, elles chatouillent la douleur plus qu'elles ne l'excitent et font ressurgir une sorte de mal-être, somme toute assez supportable et qu'on pourrait presque nommer Spleen, en tout cas cette poésie si délicate des oeuvres du trio Prévert-Carné-Kosma.

Récit d'une transformation - c'est parce que certains êtres changent qu'ils peuvent rester les mêmes, Call me by your name nous montre une attraction immédiate mais silencieuse (la difficulté d'être juif et homosexuel aux Etats-Unis dans les années 1980 pour Oliver, l'adolescence d'Elio), de ces attractions qui relèvent de la fascination. Frôlant l'Idylle, ce récit ne fait pas de militantisme homosexuel. Evitant le voyeurisme, il ne cherche pas à traiter de façon simpliste une histoire simple, il cherche à montrer une fulgurance, une évidence entre deux êtres, d'autant plus violente qu'elle est, par le fait des choses, vouée à finir avec l'été. En réalité, le sujet de ce film n'est pas l'homosexualité (d'ailleurs, sur ce plan, tout se passe vraiment bien pour Elio), mais l'éveil du désir chez un garçon à l'âge où la confusion des sentiments, le désir, l'amour, le corps et le coeur poussent à la passion. Ultime touche de beauté, s'il en était besoin, Call me by your name évite tout discours moralisateur, VELOtous les clichés du film d'amour - ou en tout cas il les détourne brillamment - et se referme sur un échange entre Elio et son père d'une édifiante philosophie.

On soulignera le jeu des comédiens, tous remarquables et notamment Amira Casar, ainsi que la prestation du jeune Thimotée Chalamet, troublant de naturel et de beauté, surprenent de charme et d'aisance, en un mot excellent. Sublimé par une bande son qui élève l'âme et les sens - Bach, Ravel, Satie mais aussi les très belles chansons de Sufjan Stevens - il s'achève sur un plan séquence qui mérite à lui seul d'être souligné et qui pousse le spectateur à s'identifier au personnage d'Elio. Une grande réussite.

Film riche et pur à la fois, fresque parfaite (trop parfaite? on frise le syndrôme de Stendhal, et c'est sans doute ce qui en agace plus d'un), Call me by your name est un film qui ébranle et qui hante, dont on ne ressort pas intacte. Récit poignant de la douleur du premier amour, de l'empreinte qu'il laisse chez chacun, il nous rappelle avec grâce et beaucoup de tendresse que le bonheur est fait d'instants rares, ce bonheur précieux qu'il faut cultiver au lieu de lui tourner le dos par peur de souffrir.

Bravo, et plus encore.

"The summer we had was a hit
We shared our last cigarette
Questions and hurt
Grab all your bubbles and run
Falling pieces crash in my head." - Nova International, The summer we had (2004)