LIVRERenée Mauperin - Edmond et Jules de Goncourt (1864)

"- Quand ferez-vous vos dents de sagesse, Renée? lui demanda Denoisel
- Jamais! Et elle se mit à rire."

Jeune fille moderne dans la France du Second Empire, Renée Mauperin est éprise de liberté, de vie d'artiste, du bonheur simple d'être entièrement à sa joie sans se soucier de mariage, de fortune ou de position sociale. Entre sa soeur, épouse rangée qui fréquente la bourgeoisie, sa mère qui n'aspire qu'à la respectabilité, son père aimant et bonhomme, Renée refuse tous les prétendants qu'on veut lui trouver, préférant la compagnie de ses amies et de sa famille. Lorsque son frère Henri entreprend d'épouser la jeune Bourjot, il décide de prendre une particule pour complaire à son futur beau-père. Renée, scandalisée, décide d'agir en secret, sans imaginer une seconde les conséquences fatales de ses actes...

"Elle avait fait asseoir le jeune homme à côté d'elle, à sa droite, et l'on eût dit que ses amabilités se frottaient à lui. Elle l'entourait d'attentions, elle l'enveloppait de coquetteries. Elle avait un sourire sur toute la figure et même une voix qui n'était pas sa voix de tous les jours, une voix de tête qu'elle prenait dans les grandes cérémonies. Son regard allait perpétuellement du jeune homme à son assiette et de son assiette à un domestique. La mère couvait un gendre."

Troisième roman des frères Goncourt, Renée Mauperin, fort peu connu du public, est pourtant une histoire à la fois fort gentille et fort cruelle qui régalera les amateurs de récit bourgeois, quelque part entre un Balzac du meilleur cru (sans les écrasants effets de plume) et un Zola millesimé (sans la politique). On ne dira jamais assez combien le style des Goncourt participe à la saveur, délicieuse, de leurs écrits. Ici encore, ils font montre d'une plume à la fois sensible et moqueuse, un tantinet cruelle, qui est un régal pour l'esprit.

"Ainsi maître de cette femme, et la possédant tout entière, Henri l'enivrait encore par l'apparente aventure de leurs entrevues, par les risques qu'il lui laissait voir Dagnan-Bouveret-Une-Noce-chez-le-photographe 1879 MBA LYONdans leur liaison, par toutes ses émotions d'un roman criminel avec lesquelles il grisait de peur et de danger l'imagination de cette bourgeoise s'exaltant dans son amour par la pensée de tout ce qu'elle avait à perdre."

Le lecteur pourra être un peu dérouté de l'aventure de Renée Mauperin. Tout commence comme l'histoire d'une simple fille, adorée d'un père et délaissée par une mère, qui a poussé comme graine au vent, à la fois bourgeoise et moderne, émancipée tout autant que restée gamine. - "Bonne femme, bonne mère, Mme Mauperin était dévorée de cet orgueil de la province, l'orgueil de l'argent. Elle s'était arrangée pour avoir deux enfants; le troisième était mal venu d'elle, comme dérangeant la fortune des deux autres, comme rognant sur la part de son fils. La division des terres réunies, le partage des biens amassés, et par là une déchéance future de position sociale, une diminution de la famille dans l'avenir, voilà ce que cette petite fille représentait à sa mère." Renée, c'est la jeune fille en fleur, mordue de théâtre et de chant, virevoltant à tout vent, incapable, en apprence, de se fixer une conduite si ce n'est celle de réaliser, non pas ses caprices, mais ses envies, parce qu'elle veut être libre de tout et n'avoir aucun joug. Et puis tout bascule avec le mariage de son frère Henri, et l'horreur - sublime comme savent la conter les auteurs réalistes - d'une situation qui la dépasse et finira par la broyer.

De cette histoire de famille Pascal-Dagnan-Bouveret_Petit-Concert 1883 CPoù le personnage central n'apparaît que tardivement comme décisif, on retiendra donc un style parfait, aussi pur que celui d'un Barbey d'Aurevilly, aussi incisif q'un Flaubert, bref d'un réalisme stupéfiant, et une histoire finement troussée, captivante, à la fois amusante et édifiante.

"Le monde emplissait sa vie et toute sa tête. Enfant, elle en rêvait. Dès sa première communion, elle y aspirait. Elle s'était mariée toute jeune. Elle avait pris le premier homme 'bien' quon lui avait présenté, sans hésitation, sans trouble, du premier mouvement. Ce n'était point M. Davarande, c'était une position qu'elle épousait. Le mariage, pour elle, était la voiture, les diamants, la livrée, les invitations, les connaissances, les promenades au Bois. Elle eut tout cela, se passa d'enfants, aima les toilettes, et fut heureuse. Trois bals dans un soir, quarante cartes à mettre avant dîner, courir des jours, en tenir un, hors de là, elle n'imaginait ps qu'il y eût de bonheur. (...) Mme Davarande était pieuse: Dieu lui semblait chic."

Un petit joyau mal connu.

Illustrations: Pascal Dagnan-Bouveret, Une noce chez le photographe (1879), Lyon, Musée des Beaux Arts; Petit concert (1883), collection particulière.