LIVREAntone Ramon (Les amitiés exclusives) - Amédée Guiard (1913 pour le premier titre, 1914 pour la version définitive)

Automne 1901, à l'institution Saint-François-de-Sales de Bourg-en-Bresse. Antone Ramon, 13 ans mais précoce et bon élève, fait son entrée en classe de troisième. Fils de bonne famille, issu de la bourgeoisie lyonnaise, Antone a été élevé dans un cocon et découvre, avec la vie de collège, l'existence de l'Autre, du camarade, du rival ou de l'ami. Mais alors que le règlement interdit toute amitié privilégiée, son coeur le porte inexorablement vers Georges Morère, bon élève assez populaire, tandis que Modeste Miagrin, ténébreux paysan pétri d'envie, tente par tous les moyens de conquérire l'amitié exclusive du nouveau...

"Antone est un bon enfant, exubérant, mais très aimant. Ses parents l'ont souvent exaspéré en comprimant sans raison son besoin d'air et de mouvement, ses tantes le desséchaient à force de tendresse niaises et de gâteries. Appelé à jouir d'une grande fortune, c'est un enfant perdu si dès maintenant on n'en fait pas un coeur viril. Il arrive à l'adolescence; malgré les principes et les habitudes chrétiennes que je lui ai inculquées, je redoute l'exemple du dilettantisme et de l'indifférence qu'il trouve dans sa famille et l'influence pernicieuse de domestiques indiscrets et flagorneurs. Aussi j'ai conseillé de le mettre au collège. C'est un enfant de moeurs pures."

Ecrit peu de temps avant la mort de son auteur, victime de la première guerre mondiale, Antone Ramon passe de nos jours pour un roman léger sur les amitiés de collégiens, METTRAY 1912quand il attire à lui un lectorat spécialisé. Or, on trouvera dans cette évocation d'une adolescence perturbée, aussi peu de sensualité amoureuse entre garçons que de pages enflammées sur la passion naissante à l'âge où l'enfance s'efface. En effet, si les deux grandes références littéraires sur le thème des amitiés particulières sont, de nos jours - depuis pas mal de temps et pour longtemps - les romans de Roger Peyrefitte (1944) et d'Henry de Montherlant (1969), Antone Ramon met en lumière une toute autre perception de ces amitiés dites particulières.

"Le nouveau montre en effet la mine effarée d'une petite fille honteuse au centre d'un cercle de grandes personnes. Il est baptisé. Désormais il s'appellera Ninette."

A vrai dire, Montherlant et Peyrefitte ont, par leurs oeuvres, placé les amitiés particulières sous le signe de l'attachement passionnel, du sentiment amoureux et parfois même de la tentation de la chair. Il faut admettre qu'avec les années 1930, la virilité est exaltée sous toutes ses formes par les courants politiques puissants, y compris de manière détournée par bon nombres de pédérastes plus ou moins cachés, héritiers d'Oscar Widle et autres amateurs d'enfance. coupleAmédée Guiard, par contre, traite dans Antone Ramon de ces amitiés dites particulières c'est-à-dire exclusives, celles qui privilégies un individu par rapport au groupe, cette forme de préférence interdite par le collège - et globalement le catholiscisme éducatif - car c'est un vol fait à la communauté. Cette amitié détruit l'esprit de groupe et éloigne les êtres de leur union avec Dieu. Tel est bien le coeur du noeud qui lie ce trio d'adolescents, Ramon-Morère-Miagrin, sous l'oeil de prêtres plus ou moins bien avisés.

"Modeste a étudié cet avenir. Oui, peut-être: il entrevoit des honneurs, les respects multipliés des femmes, les aubes de fines dentelles, le camail violet et l'autorité de la crosse. Mais non, il ne sera pas prêtre, il ne sera pas non plus pharmacien de canton, voué à une vie sans éclat; d'autres rêves le hantent. Ah! s'il pouvait conquérir Ramon, il irait à Lyon, sinon à Paris; s'il pouvait, par lui, pénétrer dans ce monde fermé, riche, aristocratique, et qui lui semble d'autant plus merveilleux qu'il le connaît moins! Il faut qu'il gagne Antone, il le gagnera!"

Reconnu par Montherlant comme le plus beau roman qui soit sur les amitiés particulières, loué par Maurice Barrès et Marc Sangnier, Antone Ramon n'est donc pas le roman du souffre mais celui du coeur, le coeur qui parle et défie la raison d'autant plus facilement qu'il bat vite dans les jeunes poitrines d'adolescents.

Pourquoi pas.

Illustration: la colonie agricole de Mettray vers 1912; imagerie adolescente (sans date)