LIVREA la recherche du temps perdu. / VII. Le temps retrouvé - Marcel Proust (1927)

"Ils n'étaient pas des vieillards, mais des jeunes gens de dix-huit ans extrêmement fanés."

Paris, de 1916 à 1919. Après avoir essuyé de longs ennuis de santé qui l'ont contraint à plusieurs séjours en maison de soins, le narrateur, au bord de la trentaine, retrouve le petit monde de la Princesse de Guermantes et de Mme Verdurin. La guerre mondiale est venue téléscoper les trajectoires, déjà chaotiques, de ce microcosme d'insectes à part: le baron de Charlus, amateur de plaisirs sado-masochistes, achève sa décrépitude physique à l'unisson de sa déchéance sociale voulue par Mme Verdurin; Robert de Saint-Loup, mari de Gilberte Swann, révèle ses tendances homosexuelles mais meurt sur le front en laissant une petite fille à charge; Sidonie Verdurin achève son ascension triomphale, épousant, à la mort de son mari, le duc de Duras puis Gilbert de Guermantes, devenant ainsi une aristocrate; enfin, le narrateur, à la faveur de quelques réminiscences, comprend le mécanisme de sa nostalgie maladive et décide d'écrire La recherche du temps perdu...

"Si le souvenir, grâce à l'oubli, n'a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, (...) il nous fait respirer un air nouveau, précisément parce que c'est un air qu'on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s'il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus."

Dernier volume de l'oeuvre-brique de Marcel Proust, Le temps retrouvé est la lente expression d'une explosion artistique: la compréhension des mécanismes de la réminiscence qui fait naître une forme de nostalgie chez le narrateur, narrateur qui décide, après des années d'hésitations, de se faire écrivain et à raconter, par ces petites sensasions de la mémoire, l'univers de sa famille et du Anita_Berger,_1918Paris mondain qu'il a connu. Si le sujet paraît poétique et motivant, sa mise en mot est plutôt pénible à suivre. Autant la première (courte) partie du récit où l'on retrouve Gilberte de Saint-Loup, le baron de Charlus flanqué d'un Jupien trivial, est d'un intérêt plutôt piquant, le reste suscite tantôt le baillement, tantôt le soupir tant il est répétitif et agaçant.

Passons donc volontairement sur cette interminable galerie de vieillards tous plus insupportables et grotesques les uns que les autres dont la description, sans fin, est éprouvante pour le lecteur, même le plus studieux - une vraie torture! - qui en oublie toute ironie, passons sur un narrateur lamentable et tourmenté à l'envi qui vit à la façon d'une brume autour des personnages qu'il dépeint, se permettant d'ailleurs des jugements souvent odieux, pour retrouver les quelques passages heureux qu'il convient de souligner - j'allais écrire de sauver, mais ce serait présomptueux - car la plume de Proust reste, malgré toutes ses navrantes circonvolutions un tantinet nunuches, la plume d'un loyal serviteur de la langue française. Ironique parfois, cassant souvent, aigre avec mesure, il nous donne à lire de beaux passages.

"Le salon Verdurin, s'il continuait en esprit et en vérité, s'était transporté momentanément dans un des plus grands hôtels de Paris, le manque de charbon et de lumière rendant plus difficiles les réceptions des Verdurin dans l'ancien logis, fort humide, des ambassadeurs de Venise. Le nouveau salon ne manquait pas, du reste, d'agrément. (...) L'étroite salle à manger qu'avait Mme Verdurin à l'hôtel faisait d'une sorte de losange aux murs éclatants de blancheur comme un écran sur lequel se détachaient chaque mercredi, et presque tous les jours, tous les gens les plus intéressants, les plus variés, les femmes les plus élégantes de Paris, ravis de profiter du luxe des Verdurin, qui avec leur fortune allait croissant à une époque où les plus riches se restreignaient faute de toucher leurs revenus."

On préfèrera donc le truculent passage du narrateur dans l'hôtel de Jupien, décrit avec un sens du non-dit fort explicite, plus savoureux que les étonnantes élucubrations de l'auteur sur l'homosexualité et l'inversion, sorte de dispense morale qui fait plutôt pouffer quand on connaît les goûts de Sergei_Prokofiev_04Proust pour les hommes de mauvaise vie.

"Le mensonge gît pour [les homosexuels à la Saint-Loup] dans le fait de ne pas vouloir se rendre compte que le désir physique est à la base des sentiments auxquels ils donnent une autre origine. M. de Charlus détestait l'efféminement. Saint-Loup admire le courage des jeunes hommes, l'ivresse des charges de cavalerie, la noblesse intellectuelle et morale des amitiés d'homme à homme, entièrement pures, où on sacrifie sa vie l'un à l'autre. La guerre qui fait, des capitales où il n'y a plus que des femmes, le désespoir des homosexuels, est au contraire le roman passionné des homosexuels, s'ils sont assez intelligents pour se forger des chimères. (...) Pour Saint-Loup la guerre fut davantage l'idéal même qu'il s'imaginait poursuivre dans ses désirs beaucoup plus concrets mais ennuagés d'idéologie, cet idéal servi en commun avec les êtres qu'il préférait, dans un ordre de chevalerie purement masculine, loin des femmes, où il pouvait exposer sa vie pour sauver son ordonnance, et mourir en inspirant un amour fanatique à ses hommes. (...) J'admire Saint-Loup demandant à partir au point le plus dangereux, infiniment plus que Charlus évitant de porter des cravates claires."

Sorte de combat de trop, Le temps retrouvé n'est absolument pas la cerise sur le gateau d'une oeuvre colossale dont on attendait une sorte de point d'orgue après deux volumes à la chronologie ramassée et aux péripéties surprenantes (mort d'Albertine Simonet, retrouvailles avec Gilberte Swann, avilissement de Charlus). A vrai dire, on peut penser, quitte à insulter le travail du grand écrivain que Marcel Proust est pour ses admirateurs, que son travail de rédaction né de la guerre - Proust avait pour projet un roman plus court et la prolongation de l'état de guerre le conduisit à dilater La Recherche - revient souvent à un travail de dillution du propos qui lasse le lecteur. C'est le fond du débat qui finalement a toujours cours, Proust écrivain génial pour les uns, Proust plumitif gnan-gnan pour les autres.

Conclusion de ces quelques années de lecture de A la recherche du temps perdu: un style, un vrai! qui sert quand il veut une histoire plutôt amusante de méchanceté puisque les aventures de Verdurin la punaise et de Charlus le débauché sont en définitive bien troussées. Mais ce narrateur... ce narrateur qui du début à la fin refuse le présent, jamais capable de vivre quoi que ce soit à force d'y toujours rattacher un élément du passé. La réminiscence avait quelque chose de poétique dans la madeleine ou le parfum des aubépines, la petite phrase de Vinteuil etc. Elle frise le ridicule au final, travestie en regret de ce qui est révolu, perdu, et que personne ne retrouvera jamais. Une nostalgie qui n'a rien d'heureuse à vouloir en permanence déplorer la fuite du temps.

"Ce n'était pas que l'aspect de ces personnes qui donnait l'idée de personnes de songe. Pour elles-mêmes la vie, déjà ensommeillée dans la jeunesse et l'amour, était de plus en plus devenue un songe. Elles avaient oublié jusqu'à leurs rancunes, leurs haines, et pour être certaines que c'était à la personne qui était là qu'elles n'adressaient plus la parole il y a dix ans, il eût fallu qu'elles se reportassent à un registre, mais qui était aussi vague qu'un rêve où on a été insulté on ne sait plus par qui."

Ilustrations: Waldemar Titzenthaler, portait d'Anita Berger pour le magazine Die Dame (1918); Sergei Prokofiev vers 1918.

* Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes (2000)