LIVRECharles Demailly - Emond et Jules de Goncourt (1860)

"Vous êtes un livre vendu; il faut maintenant que vous soyez un livre coupé... et puis - il y a des mondes entre tout cela - un livre lu!"

Paris, dans les début du règne de Napoléon III. Charles Demailly travaille pour le Petit Journal, organe indépendant qui s'affranchit de politique pour critiquer les nouveautés, les arts ainsi que la société elle-même. Moqué amicalement voire jalousé par ses camarades de travail, Demailly a une ambition: être un grand écrivain. D'abord affairé à un roman réaliste qui dépeindrait la bourgeoisie française, il décide, après son mariage avec Marthe, une jolie débutante qu'il a rencontrée au théâtre, d'écrire une grande pièce dont la jeune femme serait l'actrice principale, l'inspiration, le modèle et le coeur. Or, Marthe a de l'ambition et croit difficilement au succès de Charles qui rêve de composer l'oeuvre absolue...

"Le petit journal était alors une puissance. Il était devenu une de ces façons de domination qui surgissent tout à coup par le changement des moeurs d'une nation. Il faisait des fortunes, des noms, des influences, des positions, du bruit, des hommes, - et presque des grands hommes."

D'abord publié sous le titre de Les hommes de lettres en 1860, Charles Demailly, ainsi rebaptisé en 1868, est un roman typique de la production réaliste du XIXe siècle, une réussite pour les amateurs de Balzac et de Zola. C'est d'abord au cercle des amis de Demailly que les auteurs nous introduisent: journalistes, poètes, bohèmes, épris d'absolu mais courant le cachet, ils sont inspirés par les plus grands noms des Lettres françaises contemporaines aux frères Goncourt: Charles Monselet, Aurélien Scholl, Champfleury, mais aussi les célèbres Nadar, Théophile Gautier, Théodore de Banville ou encore Jules Barbey d'Aurevilly. Une première partie de ce roman donc consiste à faire de la fiction avec un univers familier des auteurs, celui des écrivains journalistes, caricaturistes ou critiques, poètes ou dramaturge, qui cherchent autant à faire publier leurs oeuvres originales qu'à se faire un nom auprès du lectorat de presse.

"Nous ne sommes pas un journal, nous sommes un baromètre... Pas d'école, pas de parti, pas de coterie: une impartialité!"

Mais il y a la critique, non pas celle qui est publiée, celle inspirée sinon par la jalousie, du moins par l'envie: quand Charles fait paraître La Bourgeoisie, ses amis, ses familiers, ses pairs, éreintent l'oeuvre sous couvert de n'y voir pas encore l'aboutissement du chef d'oeuvre littéraire auquel ils - et par le destinée de Charles - aspirent tous.

"Charles arriva au moment où son livre venait d'être enterré. Tous les gens qu'il connaissait furent très aimables pour lui. On voulut lui offrir sa consommation. On lui fit compliment de son pantalon. On lui parla du dernier objet d'art quand, qu'il avait acheté, d'un de ses parents qui venai d'être nommé quelque chose quelque part. Mais de son livre, pas un mot; et quand, après être resté une demi-heure là, TISSOTCharles s'en alla, les poignées de main de ses amis mirent dans leur étreinte, longue, appuyée, et comme apitoyée, quelque chose d'une condoléance profonde, de cette secrète et intime commisération que les amis ont pour le malheur ou la faute d'un ami."

Dans sa seconde partie de Charles Demailly, les frères Goncourt se penchent sur la tentative délicate de leur sombre héros: écrire pour et sous l'inspiration de l'amour, c'est-à-dire donner son art - et par là même chercher à enfin être reconnu par un succès qui soit autre que d'estime - à celle qu'il aime, Marthe, qu'il veut révéler au grand public dans une pièce destinée au Gymnase, institution de l'époque qui surfe sur la mode sentimentale et où l'on joue Balzac, Sand, Sardou et Dumas. On bascule alors dans l'affreux d'un couple qui se mange à  grand renfort de renommée, de calculs et de mensonges: sans humour mais avec une cruauté percutante, Edmond et Jules de Goncourt assènent leurs coups, souvent mysogynes, contre Marthe et son esprit intéressé, contre Demailly et sa petite ambition, bref contre toute la société des lettres dont ceux qui s'en réclament doivent faire un succès pour exister - en être l'auteur ou en être la voix - et, pour ce faire, renoncer à l'équilibre d'une vie rangée. Un vrai naufrage conjugal.

"Il resta stupéfait de ses découvertes, honteux d'avoir été trompé par cette fausse sentimentalité, par cette personnalité de poupée, par le mensonge de distinction de ce bagou, par le bruit de cette cervelle vide; et il mesura à sa chute l'aveuglement d'un homme qui aime."

Comme souvent chez les Goncourt, il ne faudra pas chercher l'ironie d'un Flaubert ou les envolées d'un Zola, Charles Demailly est du pur Goncourt, tapant juste et profond, sans concession pour ses protagonistes, rapeux et acide, délicieux dans sa langue mais rude dans ses péripéties. Un tantinet longuet par moment, il n'égale sans doute pas Germinie Lacerteux (1865) mais demeure un très bon roman.

Illustration: James Tissot, Le Cercle de la rue royale (1868), Paris, Musée d'Orsay.