ROMANJésus-la-Caille - Francis Carco (1914, version augmentée en 1920)

"'T'es bath, la Caille. Ta peau c'est du satin. J'suis folle! Ta peau me brûle et tes mirettes... Oh! tes mirettes!... (...) Qu'est-ce que tu m'as jeté pour que je soye à toi, dis, à en crever comme j'en crève, mon amour?... Donne-moi tes châsses, que je les boive. C'est bon. A m'chatouillent... Tu rigoles... J'te vas bouffer, petite lope... rigole pas, ou j'te mords."

Paris, la Belle Epoque, dans le quartier de la rue Lepic et de la place Blanche: clients, souteneurs, gagneuses et gigolos composent l'essentiel de la population des noctambules de ce coin de capitale où le Milieu s'est installé. Une des figures du quartier, c'est Jésus-la-Caille, ancien prostitué, souteneur à peine majeur, dont l'amoureux, Bambou, ancient acrobate de rue, a été jeté en prison suite à un fric-frac qui s'est mal terminé. Ce soir là, Fernande quitte son coin de trottoir pour révéler à la Caille que c'est Pépé-la-Vache qui a donné Bambou aux policiers, contre rétribution. Malheureux comme les pierres, la Caille se laisse séduire par Fernande qui est pourtant la gagneuse de Dominique, un Corse que tout le monde craint. Dès lors, un cruel jeu à quatre commence entre rivalité, amour, sexe, passion, argent et vengeance...

"Opiniâtre et silencieux, il disputa plusieurs fois l'empire de la Lepic à des costauds reconnus par tous. Son adresse au couteau l'illustra. Il devint un grand et solide maquereau. Sa gloire envahit les bars et s'y installa comme une bête mauvaise. On le craignait. Il eut des filles, de l'or, des sujets et des espions."

Premier roman du poète Francis Carco, Jésus-la-Caille est d'abord publié en 1914 avant d'être réédité après la première guerre mondiale dans une version qui inclut un court roman de 1918, Les malheurs de Fernande. Ecrivain dont on cite fort peu le nom de nos jours, Francis Carco a pourtant marqué la Belle Epoque et surtout les années 1910 de la vie culturelle parisienne. JESUS REGISTRE PREF POLICEA l'aise dans la société bohème du Montmartre d'Apollinaire, de Mac Orlan et de Modigliani, Carco devient très vite le chantre du monde des bas-fonds en y développant une forme de romantisme désenchanté né des rues obscures où se croisent petits malfrats, grands truands et coeurs à prendre.

Ainsi, se lancer dans la lecture de Jésus-la-Caille, c'est non seulement lire une des rares fictions qui prenne la prostitution masculine comme cadre et non comme sujet, c'est aussi plonger dans le monde de l'absinthe, de l'éther, de la morphine, du sexe à tous les étages, des marlous qui cognent dur, des mineurs qui vendent leur corps, bref toute une société loin de la bourgeoisie des beaux quartiers, une société avec ses propres règles, avec son code de l'honneur et son sens de la propriété, où celui qui domine est voué à une véritable adoration tant morale que physique. Au beau milieu de tout ça: la passion dévorante d'une gagneuse pour un gigolo inverti et profiteur.

Qu'on ne s'y méprenne pas: le personnage de Jésus-la-Caille n'est pas l'innocent garçon blond à la peau de lait qui se trouve pris dans la poix d'une vie qu'il méprise et qui le crève à petit feu. Jésus-la-Caille, c'est le calculateur de 15 ans qui a fait ses classes comme modèle pour scènes érotiques dans les bars et qui, séduit par l'ambiance de souffre et les opportunités qui s'offrent à lui, se vend à des vieux messieurs distingués et respectueux - mais riches! - avant de devenir lui-même souteneur, roi de son petit morceau de macadam et qui, malgré son amour immense pour Bambou, son "homme pour la vie", est le chéri de ses dames au crochet desquelles il vit, et sans scrupule avec ça!

"De cette heure, la Caille tirait une sensualité fervente. L'odeur de l'absinthe devant les bars le grisait presque. Il s'en allait, cambré, les yeux brillants, la bouche frottée de rouge, et toute son allure exprimait la joie nerveuse qu'il avait à se sentir jeune, amoureux, fringant et désirable. (...) Il entretenait à plaisir, sur son compte, une détestable réputation, car, de bonne heure, il avait compris FRONTISCPICE EAU FORTE ANDRE DIGNIMONT 1929qu'il obtiendrait des filles assez d'argent pour vivre sans travailler, à condition toutefois de se faire désirer et de s'aider du scandale. Il posait dans les ateliers et touchait trois francs par séance. Ce métier l'éreintait. Il flâna dans les bars où les filles s'acoquinent entre deux passes. Il était beau. Sa pâleur les enchantait. Elles le comparaient, dans leur esprit, au dernier client qui les avait payées. Il n'avait alors qu'un signe à faire, et il le faisait, assuré de ne rien perdre de son prestige sur celle qu'il savait choisir. Elle ne s'en vantait pas ensuite, mais, pensant aux caresses qu'il lui avait données, elle rendait hommage à ses talents. Des cent sous qu'il empruntait, la fille n'avait cure: il ne les rendait pas.

Francis Carco excelle, d'une plume amusée qui évite la fausse pudeur et les scènes de racolage, une plume baignée dans l'argot de Pigalle, à dépeindre ce monde clos de la drogue et du crime, de la chair et du talbin, cet univers dévoyé où chacun à sa place, où enfin les actes troubles amènent la déchéance assumée de ses héros passionnés. C'est donc avec bonheur que l'on croise Fernande, la prostituée soumise à ses macs successifs et qui se complait dans le rôle de femelle battue, La Puce, le frère de Bambou, souteneur de 17 ans qui est amoureux de La Caille, Olga, Titine et Gueule d'amour, prostitués pour hommes d'âge et qui usent autant le trottoir qu'ils écument les bains de vapeur et les vieux portefeuilles.

L'agent, les sentiments, la désir qui consumme, l'amour des coups, les lames des couteaux et les armes à feu qui glissent sous les manteau: avec Jésus-la-Caille, Francis Carco réussit l'exploit de faire un roman réaliste et touchant, aimable et gentil, sans donner dans le jugement, le documentaire moralisateur, ni dans le molasse et le gnangnan.

Une très bonne surprise.

"Il ne prévoyait rien: il attendait le bonheur."

Illustrations: photographie d'un Jésus (jeune prostitué homosexuel) vers 1910 (collection de la Préfecture de Police de Paris); eau forte d'André Dignimont pour l'illustration de l'édition 1929 de Jésus-la-Caille de Francis Carco.

* de la chanson Frédo (Les frères Jacques, 1973)