A10703Décadence fin de siècle - Michel Winock (2017)

"Le passé me semble horrible, le présent me paraît faible et désolé et quant à l'avenir, c'est l'épouvante." (Joris-Karl Huysmans, La Cathédrale, 1898)

La France d'avant la Belle Epoque... La connaît-on vraiment? Que dire de cette période plutôt courte qui, de 1880 à 1901, a vu s'affermir le régime républicain - au point que, l'épisode de Vichy mis à part, la République le seul régime plébiscité par les français depuis lors - a vu éclore des hommes de plume, des journalistes, s'éteindre les derniers tenants de l'ordre conservateur, émerger les antisémites extrémistes, a vu fêter le centenaire de la Révolution, une expositions universelle, se construire la tour Eiffel - alors provisoire, a connu des attentats anarchistes et frôlé le régime militaire... C'est une période de troubles, les années encore peu solides d'une France qui connaît une nouelle révolution industrielle, qui va demain entrer dans l'insouciance - l'avant 1914... Une France qui se coupe en deux mondes, les tenants du moderne et les dénonciateurs d'une décadence éprouvée partout. Tel est le récit que nous propose l'historien Michel Winock.

"La destruction de l'ordre ancien, pour ceux qui récusent le mythe de la décadence, n'est pas nécessairement lié au déclin. Elle s'appelle aussi changement, et c'est le changement qui, dans l'esprit des hommes attachés à l'immobilité rassurante d'un temps historique ou d'un temps imaginaire, leur fait parler, eux, de décadence."

Essai fort bien découpé, Décadence fin de siècle ravira autant les amateurs que les spécialistes car s'il aborde beaucoup de thèmes, découpés grosso modo en trois grandes séquences qui sont la fin de l'ordre catholique et moral, l'explosion des arts décadents et les tumultes politico-sociétaux, il ne donne ni dans le pédantisme, ni dans la leçon formelle, et encore moins dans l'avis d'expert: c'est que le style de Michel Winock reste abordable, l'apport technique - efficace - ROPS la chanson de cherubinplutôt clairement exposé et que le sujet en lui-même a de quoi réjouir: drogue, sexe, satanisme, crime, scandales, prostitués, bref l'immonde et l'horrible mis en lumière et en cohérence.

"Décadence? Mieux vaudrait à vrai dire employer le pluriel, tant la décadence porte tous les fantasmes. Elle couvre de son manteau généreux toutes les peurs de dissolution, de décomposition, de perte d'unité, d'effondrement des valeurs. L'idée d'égalité, qui sous-entend aussi l'émancipation de la femme, menace de faire exploser la famille. Tandis que l'obsession des mauvaises moeurs occupe le coeur de la pensée décadentielle: la drogue, l'adultère, l'onanisme, la prostitution, l'homosexualité, l'efféminement des hommes et la virilisation des femmes apparaissent comme les symptômes d'une dégénérescence physique des Français. (...) L'obsession sexuelle au centre de la littérature décadente, une obsession fixéee sur l'étrange, le bizarre, le morbide, le faisandé et le pervers, de l'impuissance d'aimer à l'inceste, de la délectation sadique à l'orgie platonique, de la débauche raffinée à la guerre des sexes. (...)Le trouble sur le genre est lié à la hantise de la décadence. La domination de l'homme est fragile. Le XIXe siècle, qui a voulu fortifier les frontières sexuelles, est hanté par la peur du retournement, la prise de pouvoir par la femme castratrice, la femme qui exhibe ses désirs, qui ignore la pudeur, et dont les exigences s'expriment sans fard."

Mais qu'on ne s'y trompe pas, le propos de l'auteur n'est pas de dénoncer ou de faire valoir tel ordre plutôt qu'un ordre, telle moralité plutôt que telle attitude. En bon historien, Michel Winock met en perspective, présente, raconte, décrit par le menu, sans jamais nous faire juge ni se faire juge lui-même. Il y a eu le romantisme, il y a eu le Spleen baudelairien. Il y a la décadence, et elle n'est pas que poétique. Elle est totale.

Dans cette France où certains dénoncent une maladie de la race, craignent la fin des temps à travers le recul du religieux (catholique), tempêtent contre les moeurs dissolues, les arts sulfureux, il n'y a pas que la décadence babylonnienne. CONSTRUCTION TOUR EIFFEL AVRIL 1888Il y a cette course du temps, cette sorte d'inexorable marche des choses, qui fait se replier les uns sur eux-mêmes et qui fait s'exposer les autres: mouvement ouvrier, grèves, anarchisme et nihilisme, boulangisme, populisme et antisémitisme (l'affaire Dreyfus)... le sentiment d'insécurité obsède la France de ces années étranges où l'avenir est synonyme de peur, où la finance scandalise (Panama, Rotschild), où l'immigration inquiète.

Etrange sentiment qui saisit une partie de la France, sinon la France elle-même, qui se veut patriote - qu'elle soit républicaine, bonapartiste, légitimiste ou orléaniste, qui veut fêter le centenaire de sa Révolution mais traîne les pieds à aller de l'avant, à profiter des mutations économiques, déteste sa Tour Eiffel pourtant voulue comme le symbole d'un pays maître des arts et techniques, d'un pays qui saisit le progrès en plein envol.

Dans cet ouvrage captivant, on croisera donc Jules Barbey d'Aurevilly, Paul Bourget, Joris-Karl Huysmans, Stéphane Mallarmé, Alfred Jarry, Maurice Barrès, Edmond de Goncourt, Edouard Drumont, Emile Zola, Léon Bloy, Paul Claudel, Toulouse-Lautrec, les frères Lumières, Charles Maurras, Octave Mirbeau, Jules Renard, Jean Lorrain et beaucoup d'autres, plus ou moins passés à la postérité, tous témoins et acteurs d'un état d'esprit, d'une couleur "fin de siècle" finalement assez peu connue.

"Tout ce qui bouge me gêne." (Maurice Barrès, cité par Michel Winock)

Illustrations: Félicien Rops, La chanson de Chérubin; photographie de la construction de la Tour Eiffel en avril 1888.