AFFICHEMarie-Octobre - Julien Duvivier (1959), avec Danielle Darrieux (Marie-Hélène Dumoulin, dite Marie-Octobre, directrice d'une maison de couture), Paul Meurisse (François Renaud-Picard, industriel), Bernard Blier (Julien Simoneau, avocat d'Assises), Lino Ventura (Carlo Bernardi, patron de boite de nuit), Serge Reggiani (Antoine Rougier, imprimeur), Noël Roquevert (Etienne Vandamme, fonctionnaire), Robert Dalban (Léon Blanchet, artisan serrurier), Paul Frankeur (Lucien Marinval, boucher aux Halles), Paul Guers (Père Yves le Gueven, prêtre), Daniel Ivernel (Docteur Robert Thibaud, médecin et directeur d'une clinique), Jeanne Fusier-Gir (Jeanne, la domestique), et les catcheurs King Kong Taverne, Paul Villard, Roger Delaporte et René Bréjot.

Au Domaine de la Chesnay, François Renaud-Picard rend hommage à l'ancien chef de son réseau de résistance, Castille. En cette soirée de 1959, à l'initiative de Marie-Hélène, dix membres du réseau Vaillance sont réunis pour dîner: Marie-Hélène, que tout le monde appelle encore de son nom de clandestinité, Marie-Octobre, François, le propriétaire du manoir,  et les anciens du groupe, Julien, Carlo, Antoine, Etienne, léon, Yves, Robert et Lucien qui arrive en retard, retenu aux Halles. Dans son discours d'hommage, François revient sur la mort de Castille, abattu par la Gestapo dans le manoir même où les convives se trouvent, pendant l'été 1944. Bien vite, la bonne humeur des vieux camarades retombe: Marie-Octobre leur révèle qu'un client de sa maison de couture, un ancien officier de renseignement nazi, lui a affirmé que le réseau Vaillance avait été dénoncé par un des siens. Il y a donc un traitre parmi les invités, et elle s'est jurée de le démasquer, de le condamner, de le punir...

Dernier film à succès de Julien Duvivier, à qui l'on doit notamment La belle équipe (1936), Pépé le Moko (1937), Panique (1947) ou encore Le petit monde de Don Camillo (1953), Marie-Octobre est un film d'ambiance comme le cinéaste sait en concocter de fort bons. Sur des dialogues signés du grand Henri Jeanson (Hôtel du nord, c'est lui!), Duvivier ménage une atmosphère tendue: la nuit, un grand manoir richement décoré, SOURIREun huis-clos entre vieux complices, la trahison qui plane et la vengeance qui rôde, bref tous ce qu'il faut pour nous accrocher dès la fin du générique, sur un sujet pourtant bateau et malgré le risque de tomber dans le théâtre filmé (les unités de temps, de lieu et d'action classiques sont respectées à la lettre).

On pourrait craindre l'ennui dans ce film qui repose uniquement sur les dialogues, un peu comme La corde d'Alfred Hitchcock (1948) ou Douze hommes en colère de Sidney Lumet (1957), deux films sur un sujet mêlant justice et intrigue policière. Il n'en est rien et Julien Duvivier, malgré les critiques qui lui seront faites à la sortie du film, réussit avec Marie-Octobre un joli tour de cinéma, certes sans action (ou si peu), qui fait la part belle au jeu des acteurs, triès sur le volet.

Ainsi tout commence confortablement: manoir richement décoré, café au salon, curé au piano, cheminée, tapisseries et fauteuils profonds. Et puis, le spectacle commence, avec ce rideau qui s'ouvre entre la salle à manger et le salon. Encore bon enfant, le discussion tourne assez vite à l'aigre-doux quand on évoque le parcours de chacun: le coureur de jupons est devenu curé, le boucher a obtenu un emplacement au Marché d'Intérêt National, l'avocat est réputé pour les affaires qu'il défend, la maison de couture de Marie-Octobre ne désemplit pas, l'ancien catcheur s'est reconverti dans le stip-tease en ouvrant le Sexy Pigalle, le médecin a ouvert une clinique, le fonctionnaire est un contrôleur des contributions zélé... ils ont tous réussi, ils ont tous plus ou moins d'argent, plus ou moins la considération de leurs voisins voire de la société, bref ils sont installés et ont pignon sur rue.

Mais le grain de sable jeté par Marie-Octobre va bloquer cette jolie mécanique et faire imploser le groupe: marché noir, fonctionnaire pendant l'Occupation, intelligence avec l'ennemi, imprimeur de journaux collaborationnistes etc. VOTEFouiller le passé pour trouver la vérité sur la soirée où Castille a été livré aux Allemands n'est pas sans causer de l'acidité et de l'amertume, puis véritablement de la rancune, de la méfiance et les accusations pleuvent. Et ce n'est pas la prise de conscience de la situation par la bande d'amis qui va apaise cette société du droit: 15 ans après, quel est le sens de la justice? Peut-on punir entre soi, en a-t-on le droit? Et qui exécutera la sentence prononcée par le groupe? Qui sera le bourreau?

Plus qu'un suspense inégal, Julien Duvivier distille minutieusement une atmosphère rude et violente plutôt qu'un ton policier classique, le tout mis en relief par une exactitude du cadrage vraiment performante, recherchée, perfectioniste même au point de, parfois, prendre le dessus sur les dialogues, mais si furtivement qu'on ne peut qu'admirer le joli travail de caméra.

Servi par un Paul Frankeur mal dégrossi et humoristique, un Paul Meurisse élégant, onctueux et compassé, un Lino Ventura qui occupe l'écran et s'impose brillamment à chacune de ses interventions, un Noêl Roquevert tranchant comme une lame, un Bernard Blier très à sa place et une Jeanne Fusier-Gir délicieuse, Marie-Octobre est parfaitement illuminé par la présence de Danièle Darrieux. Impériale, glaciale, déterminée et hautaine, qui d'autre qu'elle aurait pu tenir ce rôle?

Une réussite.