LIVREUn personnage de roman - Philippe Besson (2017)

"Quelle histoire. Si quiconque l'avait écrite, il y a six mois, on lui aurait ri au nez. Aucun éditeur n'en aurait voulu. Arguant que la politique, ce n'est pas du roman. Eh bien si."

Fin août 2016, Philippe Besson, romancier réputé de gauche, entre dans le cercle de Brigitte et Emmanuel Macron. L'homme vient de donner sa démission du ministère de l'économie à un François Hollande en manque de souffle. Sur un pari fou, Besson propose à Macron d'écrire un roman sur lui, c'est-à-dire sur le parcours d'un homme venu de rien, en tout cas pas du sérail politique, qui vient de fonder son mouvement, qui vient de lâcher son mentor et qui va se lancer dans la course à l'Elysée. D'un roman, avec l'assentiment du principal intéressé, il fera un journal de bord, celui d'une ascension que personne n'attendait...

"Macron est une anomalie."

Considéré comme un des livres les plus attendus de la rentrée littéraire 2017, Un personnage de roman est par nature polémique: le récit d'une conquête qui a donné tort à tous les pronostics, mais un récit presque à chaud, sans volonté d'analyse historique ni même politique, bref un récit qui ne se veut pas dans l'ampleur mais dans la chronique, sur un homme qui suscite autant de méfiance que d'enthousiasme, de défiance que de critiques. Cette chronique est celle d'un éblouissement, en fait il s'agit d'un récit intime, celui de l'écrivain Besson face à l'extraordinaire, face au phénomène. Besson n'attend aucune confidence d'Emmanuel M., son personnage, il raconte comment lui s'est trouvé embarqué dans une aventure qui dépasse tout ce qu'il avait pu attendre. Car Macron vit bien, pendant ces neuf mois qui le conduisent de la sortie de Bercy au bureau présidentiel de l'Elysée, le roman qu'il n'a pas écrit.

"Ce que j'escompte (égoïstement), c'est qu'il sera son propre personnage, détaché de toutes références, et que ça suffira. J'escompte aussi que le roman personnel rencontrera le roman national. Car c'est probablement cela, le véritable sujet du livre que j'entends écrire."

Un pari fou, une ambition. Personne ne l'attendait, personne ne voulait de lui, et pourtant il a pris la place de tous ceux qui le considéraient comme une coquille vide et une erreur, un non-fait. Voilà ce que veut raconter Philippe Besson. Son but n'est pas de nous apprendre des choses sur Emmanuel Macron, de nous raconter les coulisses d'une élection, MAC01de révéler ce qu'on pourrait encore ignorer après que la presse nous avait abreuvés jusqu'à plus soif d'une élection présidentielle dont il faut bien reconnaître qu'elle n'a ressemblé à rien des précédentes; le but de l'auteur, il me semble, est de nous montrer l'incroyable, une ascension calculée et en même temps désarmante de simplicité.

"Cela se tient... Si on met de côté que les Français clament leur foi en l'avenir mais ne cessent de se réfugier dans le 'c'était mieux avant', réclament toujours des réformes mais s'y opposent systématiquement dès que quelqu'un s'efforce de les mettre en place, aspirent à la révolution mais élisent un roi, vomissent les partis mais votent pour eux, jouent au loto mais haïssent les individus liés à l'argent."

Attiré par l'absolue singularité d'Emmanuel Macron, Philippe Besson raconte une conquête, une victoire arrachée avec les dents, et n'en est pour autant pas idolâtre - ce dont la critique lui fait grief avec une certaine mauvaise foi, à l'exception il est vrai de sa passion pour Brigitte, épouse de. - "C'est à l'arrière que se déroule, me semble-t-il, la scène la plus intéressante: une foule s'amasse autour de l'épouse du candidat, des jeunes gens crient son prénom, on veut l'approcher, l'embrasser. Mais surtout les femmes sont là, en très grand nombre. l'une d'entres elles résume le sentiment général, qui lance: 'Vous nous vengez, Brigitte!' Elle plaît aux femmes modernes (qui la jugent transgressive) comme aux traditionnelles (qui la trouvent rassurante). Il se noue autour d'elle quelque chose qui dépasse largement la politique."

Pour autant, l'écrivain ne convoque ni l'histoire, ni la légende. On aurait pu s'attendre à voir Bonaparte au détour d'une page, De Gaulle pourquoi pas, à revenir sur le Mitterrand des années 1970, et même dans un autre genre voir évoqués le culot d'un Bernard Tapis ou l'audace transgressive d'un Nicolas Sarkozy. Besson les effleure du bout de la plume, fait certes référence à des personnages de la littérature française LOUVRE(le Eugène de Rastignac de Balzac, le Julien Sorel de Stendhal notamment), mais ce qui compte pour lui, encore une fois, c'est comment l'impossible - l'impensable - est devenu réalité, par la conjonction de trois facteurs: la volonté d'un homme qui incarne une aspiration profonde de renouveau dans la société française, le délabrement d'une scène politique où le seul qui avait tout compris n'avait qu'à se baisser pour rafler la mise, et - sans aucun doute l'élément le plus romanesque de l'histoire, l'alignement des planètes, cette chance incroyablement insolente dont bénéficie Emmanuel Macron pendant ces neufs mois, chance dont il a été pour une part l'artisan, mais qui dans de nombreux cas relève plus de la bonne étoile (l'éviction d'Alain Juppé et de Nicolas Sarkozy, le renoncement de François Hollande, l'élimination de Manuel Valls, l'effondrement de François Fillon et la contre-performance de Marine Le Pen): "C'est bien simple: on a tout gagné! Dans les bandes annonces, Emmanuel apparaît en premier. Pendant le débat, il sera placé au centre. Et c'est lui qui a été désigné pour s'exprimer en dernier et conclure. Décidément, il a du bol!" (citant Benjamin Griveaux)

Bien sûr que Philippe Besson n'est pas sévère, tout autant qu'il est faux de dire qu'il n'est pas critique: il n'a pas à l'être puisqu'il raconte une fulgurance, une performance: Icare prenant son envol.

"Fait-il peur à ce point, le petit jeune homme, qu'on se sente obligé d'en revenir aux pratiques du Crapouillot?"

Concert de louanges? Absolument pas. Roman critique et sarcastique: guère plus. Avec Un personnage de roman, Philippe Besson brosse non pas le visage d'un homme à la fois - chacun son opinion - inadmissible et fascinant, mais bien le visage de notre temps: celui d'une société, celle du buzz, de l'admiration et de la détestation, le visage d'une France coupée en deux où la haine s'exprime sans masque et dans chaque camp, une France (un monde?) où les idoles du jour sont brûlées le lendemain.

"Décidément, cet homme qui sourit devant moi, parce qu'il est heureux mais dont le regard se voile, parce qu'il est grave, cet homme-là est un personnage de roman. Celui qui incarne l'ambition dans les récits d'aventures et d'action, celui qui cherche à affronter le monde dans le roman réaliste, celui qui, soumis aux élans et aux affres de la passion, s'invente un destin dans le grand mouvement du romantisme."