LIVREIls m'ont dit qui j'étais - Mazarine Pingeot (2003)

"Dites-moi ce que vous lisez, je vous dirai qui vous êtes est un de mes jeux favoris."

La lecture comme révélateur de soi, de sa propre histoire, de son propre parcours, de sa propre recherche d'un sens intérieur: tel est le coeur du récit de Mazarine Pingeot qui, de la Comtesse de Ségur à Stéphane Mallarmé, nous raconte une part d'elle et, en définitive, comme une part de nous...

"Lire reste une action non tournée vers le monde actuel, la réussite, le déploiement de ses qualités sociales - une action gratuite, qui n'enrichit que soi."

C'est une question de génération, peut-être, la mienne est de celle ou Mazarine Pingeot est la figure d'un François Mitterrand qui livre ses derniers secrets avant de mourir. Sait-on encore aujourd'hui le phénomène médiatique que fut Mazarine Pingeot, fille cachée, fille symbole d'un Président de la République complexe et opaque, fille d'un homme qui fut surtout homme avant d'être Mitterrand? Bref, Mazarine Pingeot, c'est un nom, ou plutôt un prénom, longtemps elle fut Mazarine, fille de: il fallait bien qu'un jour je pénètre l'univers intellectuel d'une femme dont la médiatisation à la fin des années 1990 a assurément brouiller une image qu'elle ne cherchait même pas à donner. Il fallait donc que j'aille à la rencontre de Mazarine Pingeot qui s'est révélée comme chroniqueuse culture et docteur en philosophie. En un mot, il fallait décrouvrir une femme derrière l'image. Cet essai sur la lecture, cet exercice personnel sur ses propres lectures qui croisent assez souvent les miennes en particulier et qui avance une vision générale de la lecture plutôt intéressante.

"Pourquoi lit-on? Il s'agit d'abord d'une découverte, comme toutes les premières fois d'une vie, mais des premières fois suffisamment marquantes pour qu'il y en ait des secondes qui leur confèrent ce statut de premières et inoubliables, à peine déformées par la sédimentation du temps et de la relecture."

On part donc de l'enfance, des livres de l'enfance. Mazarine Pingeot est de la génération Bibliothèque Rose et l'auteur n'a pas échappé à la célébrissime Comtesse de Ségur. Premières émotions d'enfance, furtives et inégales, envolées et évaporées, hot-dudes-reading-books-instagram-13-605x605qui n'ont rien d'intellectuel mais touche plutôt le monde de l'imagination.

"Ces grands livres de l'enfance ne le sont que pour soi. Ils laissent un souvenir quasi physique qu'il n'est pas utile d'explorer en relisant ces textes, puisqu'il furent là au bon moment et que, le moment passé, la magie s'est perdue. (...)  Je n'ai de mes émotions que la mémoire sensible, rarement intelligible. Or ces premières lectures ne suscitent ni réflexion, ni désir d'analyse, ni même interrogation quant à la beauté du style. Ce sont les histoires qui nous emporent et l'univers qu'elles décrivent. (...) Cett alchimie doit demeurer dans le secret d'une chair dont les premières sensations trouvèrent un exutoire ou une excuse."

Puis viennent Stendhal, Flaubert, Dostoïevski, Gide, Henry Miller, Yourcenar, Duras, Gary etc. On pourrait s'attendre à une distance entre nous, lecteurs, et Mazarine Pingeot qui puisent dans sa propre boite à souvenir. Or pas! L'art de l'auteur, c'est de faire d'un sentiment issu d'une expérience singulière, une considération générale, sensible et authentique, qui aborde autre chose que la lecture en elle-même, nous parle de se construire, se connaître, s'analyser, se comprendre, s'explorer, se regarder.

"Ce que j'éprouvais n'était donc pas si intime, même si la manière dont je l'éprouvais n'appartenait qu'à moi. D'autres avaient pu vivre les mêmes émotions, d'autres avaient pensé, imaginé, rêvé, dans les mêmes troubles, et ce non parce qu'ils me ressemblaient - mais parce que ces troubles étaient inhérents au texte même."

On retrouve évidemment, au détour de quelques chapitres, la figure de François Mitterrand, pas le Président, le père, celui qui lisait chaque soir un chapitre de la Comtesse de Ségur pour endormir sa petite fille, celui qui a initié, en douceur, l'enfant et l'adolescente à la littérature, ou plutôt, pour reprendre une phrase de Françoise Sagan, aux livres.

"Mon père aimait les éditions originales. Toucher le papier que les premiers lecteur eurent en main, que les auteurs eux-mêmes ont parfois pu feuilleter, fiers et malheureux de voir leur oeuvre leur échapper, lui procurait une émotion historique. Je préfère les lives de poche qui sous la communauté de couverture offrent à chacun ce qu'il y veut puiser, tumblr_static_8bgw2gdbtm048gk0ogk0gowk0_640_v2le délestant d'une pression autre que celle du texte. Le livre comme objet précieux m'apparaît comme un obstacle à la lecture plutôt qu'une invitation. On ne peut l'emporter au café ou le lire au petit-déjeuner sans peur d'y faire une tâche. Il a tellement vécu qu'on ne saurait l'exhumer de son histoire, il devient opaque, intouchable. L'édition originale garde ce lien ombilical avec l'écrivain qui le porta jusqu'à l'accouchement.  (...) L'histoire des livres n'est que la somme des lectures qu'ils ont engendrées. Le lieu et le moment où les livres sont lus, été, hiver devant une cheminée ou dans le froid, aube, longues après-midi alanguis, ont une importance capitale. La lecture étant un acte avant tout physique, ses atours concrets sont décisifs dans la joie ou l'ennui qu'on y trouve."

Essai très intéressant qui accrochera plus certainement les avides du bouquin que les boudeurs de la lecture, Ils m'ont dit qui j'étais laisse à penser, à méditer, à comprendre parfois, tout en donnant l'envie de lire, encore et toujours.

"Un livre ne peut se détacher des circonstances dans lesquelles on l'a lu, et les fixe plus précisément tout en les intégrant dans son propre contenu."