Frappe-toi-le-coeurFrappe-toi le coeur - Amélie Nothomb (2017)

"Marie avait 19 ans, son heure était venue."

Début des 1970, Marie est jeune, belle, enviée et en profite. Alors qu'elle a décidé de vivre sa jeunesse, elle fait la connaissance d'Olivier, un étudiant en pharmacie. L'amour, la liaison, l'enchaînement des circonstances: très vite Marie accouche de Diane, jolie petite fille qu'elle méprise. Puis viendront Nicolas et Célia. Mais pour Diane, la vie est un cataclysme permanent, un chemin entre une mère adorée et un quotidien infernal où la jalousie et l'envie sont autant de stations que de péripéties. Elisabeth, Olivia, Suzanne, Mariel, Karine, Brigitte et les autres, dans ce monde de femmes, Diane cherche une raison, celle du coeur...

"Lorsque les filles du cours parlaient de leur avenir, Marie s'esclaffait en son for intérieur: mariage, enfants, maison - comment pouvaient-elles se contenter de cela? Quelle sottise de mettre des mots sur son espérance, à plus forte raison des mots mesquins? Marie ne nommait pas son attente, elle en savourait l'infini."

On annonçait un grand Nothomb, on ne nous a pas trompé. Frappe-toi le coeur est sans conteste un bon roman, le 26e de l'écrivain belge, dans la ligne de ses plus efficaces comme Métaphysique des tubes ou de ses deux opus précédents (Le crime du comte Neville, Riquet à la Houpe). Cette fois, l'univers est féminin, essentiellement féminim voire exclusivement. Les hommes y sont réduits à la figuration: des époux - tântôt géniteurs géniaux et grotesques, tantôt falots et attachants, des mandarins universitaires ou encore des amours de passage. Frappe-toi le coeur est une affaire de femmes.

"C'était donc cela, le sens, la raison d'être de toute vie: si l'on était là, si l'on tolérait tant d'épreuves, si l'on faisait l'effort de continuer à respirer, si l'on acceptait tant de fadeur, c'était pour connaître l'amour. Diane se demanda si d'autres sources que la déesse pouvaient le susciter. Il lui sembla que non: combien de fois avait-elle vu son père se blottir dans les bras de sa mère avec une expression étrangement bienheureuse?"

Avec un grand sens de la philosophie - celle du bon sens - et un style très abordable, Amélie Nothomb interroge les rapports filiaux sous l'angle de l'amour - débordant ou tari, bref une question de soif - et de son corollaire l'envie. De la jalousie, elle fait un terreau fécond d'où elle tire l'odieuse vie d'une Diane torturée par l'espoir et qui éclaire l'obscurité d'un monde où les jeunes filles sont torturées par l'ambition et le besoin de reconnaissance (à tout niveau). OEUFS JALOUXNon sans humour, avec pas mal de références culturelles savamment saupoudrées (le culte de Diane la vierge, la cosmogonie de l'oeuf primordial etc.), Amélie Nothomb, une fois encore, nous interroge et nous pousse à porter le regard au fond de nous-mêmes.

"Son imaginaire amalgama les deux nouveautés. Quand elle accompagna à nouveau mamie à la messe, l'église lui apparut comme un gigantesque oeuf mollet dont le centre, Dieu, coulait en elle si elle le priait très fort; elle se sentait emplie de cette douleur magique. Semblablement, en dégustant les oeufs mollets que son père prit l'habitude de lui préparer, elle mangeait d'abord le blanc, laissant pour la fin le jaune si fragile qu'elle contemplait dans l'assiette avec admiration: c'était Dieu, puisque cela ne se répandait pas. Elle demandait une cuiller afin de ne pas détruire le miracle qu'elle mettait entier dans sa bouche."