LIVREConfiteor - Jaume Cabré (2011)

"Et pourquoi est-ce que, maintenant, je pense que je voudrais avoir un fils? se dit-il en colère; ou plutôt révolté. Il regarda à nouveau la petite boîte, seule, sur la table bien nette de la cinquantaquattro. Fèlix Ardèvol balaya un fil imaginaire des pans de sa soutane, passa un doigt sur sa peau irritée par le rabat et s'assit devant sa table. Il manquait trois minutes pour que midi sonne au clocher de Santa Maria. Il inspira profondément et prit une résolution: pour l'instant, il ne se suiciderait pas."

Barcelone, dans les années après franquistes. Adrià Ardèvol I Bosch est un écrivain célèbre et un esprit brillant. Il a entrepris de rédiger une histoire du mal et en même temps d'écrire sa confession. Enfant précoce, fils d'un ancien séminariste, il a été modelé par un père secret et taiseux qui voulait, avec l'assentiment de la mère, faire de son fils un prodige: dès l'âge de 9 ans, Adrià doit apprendre 10 langues, dont l'araméen, et se préparer, dans un collège de Jésuite, à suivre trois cursus (droit, histoire et un troisième qu'il pourra choisir), de même qu'il doit apprendre le violon. C'est à cette époque qu'il fait la connaissance de Bernat Plensa I Punsoda, un adolescent qui apprend le violon et aimerait être écrivain. Collectionneur, le père d'Adrià possède un authentique violon Storioni, et pas n'importe lequel: le célèbre Vial, celui pour lequel on a tué le compositeur Jean-Marie Leclair en 1764. Adrià est destiné par son père à jouer en virtuose sur ce Vial qu'il déteste, Bernat est le seul à savoir faire vibrer le violon auquel il n'a pas accès. Jusqu'au jour où le père d'Adrià est tué en pleine rue alors qu'il était sorti avec l'étui qui contenait le Storioni...

"Oui, pour de multiples raisons ce fut une erreur de naître dans cette famille. Ce qui me pesait chez papa c'est qu'il savait seulement que j'étais son fils. Il n'avait pas encore compris que j'étais un enfant. Et maman regardait le carrelage, sans voir la partie que disputaient le père et le fils."

Il faut le dire d'entrée pour évacuer ce qui pourrait passer pour une difficulté au lecteur: Confiteor, du haut de ses 800 pages, est un roman long, une histoire longue et complexe. Jaume Cabré nous balade - le terme est vraiment plus qu'adapté Werner Lywen, violin virtuoso, as boy- du Moyen-Âge aux années 1990 en passant par la première et la seconde Guerre Mondiale, de Barcelone à l'Italie jusqu'aux camps de concentration nazis. Or Confiteor est le contraire d'un roman confus, il est captivant et s'amuse avec nous, lecteurs, pour nous ménager des pages originales qui empêchent l'esprit de vagabonder.

800 pages d'une enquête sur l'assassinat de Fèlix Ardèvol I Guiteres dans l'Espagne de Franco où se croisent anciens nazis, amateurs d'art, esthètes singuliers et adolescents innocents... une gageure? Plutôt une réussite. Pout tout dire, le roman de Jaume Cabré n'est pas une enquête policière menée par le fils de la victime, elle est le parcours de cet homme, enfant puis adulte et même vieillard, qui se sent dépositaire d'un poids familial et qui, ne pouvant passer outre, s'oblige à la vérité. Ainsi en est-il, par là même, du titre Confiteor, premier mot de la prière catholique - Je confesse (qui est d'ailleurs le titre original, en catalan, du roman) - qui illustre bien ce que sera l'oeuvre: une confession au sens où Adrià se sent responsable et se fait un devoir de déméler la pelotte qu'est le destin du violon Storioni depuis l'assassinat de son propriétaire au XVIIIe siècle jusqu'à la mort de Fèlix Ardèvol.

"Ils ont voulu me convaincre que la douleur n'est pas l'oeuvre de Dieu, mais une conséquence de la liberté humaine. (...) Je suis toujours arrivé à la conclusion désespérante que le coupable c'est Dieu. Parce qu'il est impossible que le mal ne réside que dans la volonté du méchant. Il nous donne même l'autorisation de le tuer: morte la bête, mort le venin, dit Dieu. Et ce n'est pas vrai. Sans la bête, le venin demeure pendant des siècles et des siècles à l'intérieur de nous. (...) Je suis arrivé à la conclusion que si Dieu tout-puissant permet le mal, Dieu est une invention de mauvais goût. Et je me suis brisé, à l'intérieur."

On peut dire que Confiteor est un roman Picasso: la narration voulue par Jaume Cabré est éclatée, répétitive sur le même plan, coupée à la serpe et en même temps extrêmement riche, qui met en lumière l'enfer personnel de l'intérieur même de l'homme. La Vasquita,1958La structure est complexe qui mélange les situations, les époques et les personnages et pour autant le narration n'est ni confuse ni floue: elle est un équilibre précis et fragile, risqué, dont Jaume Cabré se sort haut-la-main pour notre plus grand plaisir.

Avec son jeu sur la symbolique des objets - de la possession des objets - Confiteor nous immerge dans leur dimension émotionnelle, historique et personnelle, tout autant qu'il nous éclabousse sans ménagement de la charge de souffrance que peut revêtir un objet, en l'occurrence le violon Vial, cette charge de souffrance qui est l'expression du mal même. Cabré nous le démontre: le mal n'a pas de cause divine, il est dans l'homme même.

"Goethe l'avait bien dit. Les personnages qui essaient de réaliser à l'âge mûr le désir de leur jeunesse font fausse route. Pour les personnages qui n'ont pas su trouver ou n'ont pas connu le bonheur le moment voulu, il est trop tard, malgré tous leurs efforts."

Roman qu'il faut laisser pousser en soi, récit qui n'est pas fait pour le confort et qui déstabilise bien souvent, Confiteor est une aventure littéraire dans laquelle il faut plonger sans réticence, s'adonner sans retenue, car elle est riche, pleine d'obstacles qui vont contre les évidences, et c'est ce qui en fait la grande valeur.

Histoire du mal à travers le destin d'un homme et d'un violon, Confiteor est une découverte, une singularité, une réussite.

"Dans la vie de l'homme, il y a toujours un retour aux origines. A condition que la mort ne se soit pas interposée avant."

Illustrations: Werner Lywen enfant (s.d.) tous droits réservés; Leopoldo Pomés, La Vasquita, Barcelone (1958)