LIVRE_TRANSIl est des parfums - Françoise Sagan et Guillaume Hanoteau (1973)

"Méfions-nous des êtres et des choses qui n'ont pas d'odeur."

Quand un journaliste, dramaturge et écrivain rencontre une écrivain, scénariste et dramaturge, de quoi parlent-ils? De parfums, bien sûr! Dans cette histoire des parfums en France, qui prend naissance avec l'eau de Cologne de Jean-Marie Farina en 1709, Guillaume Hanoteau nous raconte comment le parfum est très vite devenu une marque du luxe et s'est maintenu dans la société contemporaine au rang de produit de classe tout autant que de plaisirs...

"Plongé soudain dans l'oisiveté, notre nez aurait pu s'atrophier. Il fut plus sage. Il changea d'emploi. Renonçant à l'avenir, temps des projets, il se tourna vers le passé, temps des émotions. Il se fit le meilleur complice de la mémoire et de l'imagination."

Lecture de vacances ou lecture documentaire? A vrai dire, cet ouvrage fait figure d'OVNI dans la bibliographie de Françoise Sagan. Il est des parfums est écrit au début des années 1970, période où l'auteur sort d'une séquence de doute et de moral en berne. On peut alors éventuellement imaginer que sa participation à un essai sur la parfumerie a autant servi à combler un vide artistique (et pourquoi pas remplir le portefeuille) qu'à flatter une appétence de Sagan pour une forme de journalisme et son goût pour les plaisirs de la superficialité.

On retiendra tout de même de cet essai qui ne dit pas son nom, une très bonne base documentaire au ton léger et parfois ironique qui retrace une histoire du plaisir en France. Des prémices au XVIIIe siècle jusqu'à l'arrivée des créations à la chaînes des groupes américains, Guillaume Hanoteau nous ouvre le grand livre d'une industrie aujourd'hui fort célèbre mais un peu méconnue à l'époque. On croise avec bonheur l'industriel François Coty, l'un des hommes les plus riches du monde dans les années 1920, les couturiers comme Christian Dior qui apporta une image "new look" à l'usage du parfum, le célèbrissime Jean-Paul Guerlain, nez d'exception, ou encore Paul Poiret, autre révolutionnaire de la mode et donc du mode de vie, et bien entendu Ernest Beaux, le créateur du parfum le plus mythique au monde: le numéro 5 de chez Chanel.

"L'entre-deux-guerres n'a pas apporté à la femme un rang social, mais il l'a délivrée d'un cauchemar, celui de l'âge. Sans remonter jusqu'à Balzac, avant la guerre de 1914, une femme de cinquante ans était une vielle femme. Après, elle dansait le fox-trot, les cheveux coupés, la bouche en coeur écarlate et les genoux au vent, au Boeuf sur le Toit. A Paris, des dizaines de 'cinq à sept' allaient ouvrir pour l'accueillir et lui offrir de beaux danseurs de tango. Désormais, elle avait le droit de s'amuser comme sa fille. Le N°5 a beaucoup contribué à cette libération de la femme âgée. Le '5' a encore, comme la robe de Channel, saccagé les horaires et les cérémonials. pubbbg10Une belle dame de 1900 changeait trois fois par jour au moins de toilette. A l'époque Paul Morand, on n'a plus le temps. On n'a rien à faire. On est néanmoins pressé. (...) Il faut des atours passe-partout. Le N°5 est un parfum passe-partout. Trois gouttes et l'on est prête pour un baptème comme pour une surprise-partie très olé-olé dans un pavillon de Saint-Cloud. (...) La révolution Chanel n'avait pas été une révolution démocratique. Elle ne s'était adressée qu'à une petite élite de l'argent. On parla même de misérabilisme pour passagère de Rolls. Certes, n'importe qui pouvait se faire couper les cheveux ou porter des chapeaux cloches. Imiter un parfum était plus difficile. Et l'original, par la volonté de sa terrible propriétaire, fort cher."

Présentant autant les techniques de conservation (de capture, dirais-je) des odeurs que les processus de création des parfums, s'attachant à nous montrer comment de l'essence au flacon, le parfum est devenu plus qu'un accessoire de mode et comment on abusa des stratagèmes pour le faire adopter par la gent masculine, Il est des parfums se conclut par un chapitre assez goûteux signé Françoise Sagan où elle s'amuse à parfumer les héroïnes de la littérature d'eaux contemporaines.

Amusant et instructif, cet ouvrage est plus qu'un livre de plage: un récréation de fin d'été.

"Le parfum ne tient-il pas sa beauté de cette sensation du temps qui ne s'écoule pas mais qui s'envole? Tout ici bas n'est que fumée."

Illustration: la publicité pour le produit Guerlain a été publiée sans contrepartie. Tous droits réservés.