LIVREA la recherche du temps perdu. / V. La prisonnière - Marcel Proust (1923)

"Sans me sentir le moins du monde amoureux d'Albertine, sans faire figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble, j'étais resté préoccupé de l'emploi de son temps."

Paris, automne 1900. Ses parents étant absents pour plusieurs mois, le narrateur de La recherche invite celle qu'il aime, Albertine Simonet, à vivre chez lui dans l'appartement familial. Très vite, le garçon - alors âgé de 21 ans - est partagé entre son désintérêt pour sa compagne dont la présence, l'absence de culture et les manières peu artistocratiques, le lassent d'emblée, et une jalousie maladive qui le conduit à souhaiter enfermer Albertine dans sa chambre et à souffrir de ses sorties, au point de prêter les comportements les plus invraisemblables à la jeune fille ou d'espionner sa vie pour en connaître les moindres détails. Epuisé par ces deux sentiments, il s'attire en retour les bouderies de son amie qu'il devine malheureuse...

"D'Albertine, en revanche, je n'avais plus rien à apprendre. Chaque jour elle me semblait moins jolie. Seul le désir qu'elle excitait chez les autres, quand l'apprenant je recommençais à souffrir et voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur un haut pavois. Elle était capable de me causer de la souffrance, nullement de la joie. Par la souffrance seule subsistait mon ennuyeux attachement."

Suite immédiate de Sodome et Gomorrhe, La prisonnière constitue une sorte de respiration dans le récit de la vie du jeune adulte mondain qu'est le narrateur. En effet, le récit se concentre sur quelques mois de l'automne 1900 et de l'hiver 1901 au lieu d'aller à grands pas comme les volumes précédents. D'entrée, on comprend que les choses se briseront, inexorablement, entre le narrateur et Albertine, contraintes qu'elles sont par la jalousie, immédiate et incontrôlable, d'un homme qui est convaincu des tentations homosexuelles de son amie.

Car ce que redoute le narrateur, ce n'est pas vraiment qu'Albertine le quitte pour un autre homme, moins maniéré, moins souffreteux, moins sensible, moins bourgeois, c'est qu'elle reste avec lui par convention sociale et qu'elle demeure fondamentalement, intimement, immuablement l'objet de désirs coupables pour son amie Andrée, pour Esther Lévy, une camarade de vacances, ou pour Mlle Vinteuil, fille du professeur de piano du narrateur. LESBBref un délire d'invention, une fièvre vorace qui usent jusqu'aux moelles le sentiment, déjà ruiné par la proximité quotidienne d'Albertine, dont le garçon s'était pourtant senti envahi alors qu'il avait fait la connaissance de la jeune fille (voir A l'ombre des jeunes filles en fleurs).

"Ce qui nous attache aux êtres, ce sont ces mille racines, ces fils innombrables que sont les souvenirs de la soirée de la veille, les espérances de la matinée du lendemain; c'est cette trame continue d'habitudes dont nous ne pouvons nous dégager. De même qu'il  y a des avares qui entassent par générosité, nous sommes des prodigues qui dépensent par avarice, et c'est moins à un être que nous sacrifions notre vie, qu'à tout ce qu'il a pu attacher autour de lui de nos heures, de nos jours, de ce côté de quoi la vie non encore vécue, la vie relativement future, nous semble une vie lointaine, plus détachée, moins intime, moins nôtre."

Après deux volumes où les récits de mondanités dominaient, Marcel Proust livre avec La prisonnière un entre-deux, une confession profonde, le récit d'un être à la fois déçu et rongé d'etre désaimé. On ne s'amuse pourtant pas à suivre les méandres tracassiers de ce garçon encore jeune qui déjà est revenu de sa passion, qui aura toujours préféré l'idée à la chose: il souffre, le lecteur pourra, au choix, le plaindre, le moquer ou le blâmer. Et c'est là que l'écrivain réussit son tour: La prisonnière est le volume de La Recherche... qui compte, jusque là, le plus de jolis passages, de belles pages qui touchent juste.

Confus dans ses sentiments, le narrateur décide de fuir et se réfugie chez les Verdurin, couple de nuisibles dont le salon est un passage obligé de la bonne société des Guermantes et des parisiens qui sont de leur cercle. Odieuse, cruelle et méchante, Mme Verdurin est de ces personnages insupportables de bêtise tout autant qu'elle est admirable de mauvais fond, capable de manoeuvres dont la mesquinerie est à la rouerie ce que le fumier est à une jolie fleur, c'est-à-dire la pourriture sur laquelle elle prospère.

Ainsi, lors de cette soirée de bonnes âmes chez les Verdurin, entre deux propos sur l'art (les toiles d'Elstir, la musique de Vinteuil, l'écriture de Bergotte...), le narrateur assiste-t-il à l'assassinat du Baron de Charlus, assassinat moral ourdi par Mme Verdurin qui s'offusque, enragée par son désir de dominer son petit monde, d'en être à la fois le gouvernement et la loi, des relations sensuelles du Baron avec le jeune musicien Morel. Détruit intimement, Charlus est à la double peine: il s'est fait repousser vertement au su et au vu de ses intimes, qui plus est par un jeune homme qu'il admirait autant pour son physique que son talent. CARTEToute honte bue, Charlus fera dès lors figure, dans le Monde, du vieux débauché qui a voulu violer un artiste de 40 ans son cadet et qui s'est fait chasser d'un des salons les plus prisés de Paris.

"L'assiduité aux mercredis faisait naître chez les Verdurin une disposition opposée. C'était le désir de brouiller, d'éloigner. Il avait été fortifié, rendu presque furieux par les mois passés à La Raspelière, où l'on se voyait du matin au soir. M. Verdurin s'y ingéniait à prendre quelqu'un en faute, à tendre des toiles où il pût passer à l'araignée sa compagne quelque mouche innocente. Faute de griefs on inventait des ridicules. Dès qu'un fidèle était sorti une demi-heure, on se moquait de lui devant les autres, on feignait d'être surpris qu'ils n'eussent pas remarqué combien il avait toujours les dents sales, ou au contraire les brossât, par manie, vingt fois par jour. Si l'un se permettait d'ouvrir la fenêtre, ce manque d'éducation faisait que le Patron et la Patronne échangeaient un regard révolté. Au bout d'un instant Mme Verdurin demandait un châle, ce qui donnait le prétexte à M. Verdurin de dire d'un air furieux: "Mais non, je vais fermer la fenêtre, je me demande qui est-ce qui s'est permis de l'ouvrir", devant le coupable qui rougissait jusqu'aux oreilles. On vous reprochait indirectement la quantité de vin qu'on avait bue. " Ca ne vous fait pas mal? C'est bon pour un ouvrier." Les promenades ensemble de deux fidèles qui n'avaient pas préalablement demander son autorisation à la Patronne, avaient pour conséquence des commentaires infinis, si innocentes que fussent ces promenades."

Roman sur la jalousie, les jalousies, sur l'envie et les détours de la méchanceté, La Prisonnière n'est plus, comme les volumes qui le précèdent, le récit d'une société de classe finissante, mais bien la chronique d'une cassure plus intime.

"La jalousie n'est jamais qu'un inquiet besoin de tyrannie appliqué aux choses de l'amour."