LIVREVilla Kérylos - Adrien Goetz (2017)

"Le grec ancien est une langue qui s'apprend très lentement et qui s'oublie très vite."

1956, à Nice. Achille Leccia, soixante-dix ans, revient dans la villa où il a grandi: la villa Kerylos, construite au début du XXe siècle par Théodore Reinach, un érudit féru de Grèce antique. A l'époque de la construction, la mère d'Achille était employée dans la maison du voisin des Reinach, l'ingénieur Gustave Eiffel, et c'est avec l'appui de Théordore que le garçon a échappé à son milieu, s'est cultivé et construit, en s'installant à Kerylos. Ce retour dans le lieu de son enfance a deux motivations pour lui: retrouver la couronne d'Alexandre le Grand que Reinach avait dissimulée, après son vol par Achille, quelque part dans la villa, et retrouver la trace d'Ariane, la belle jeune femme qu'il a poussée à l'adultère dans les murs de Kérylos...

"Les villas à cette époque, les autres, sont époustouflantes et étouffantes, on se cogne dans les meubles, on mélange des buffets à balustres et des chaises dorées plus ou moins Louis XVI capitonnées comme de vieilles mondaines. Les couleurs sont agressives, fuchsia, vert Empire, bordeaux, elles se détachent sur un fond brou de noix qui est le même que celui des préfectures et des mairies. Certaines sont des cavernes, sombres et mordorées, avec des abat-jour qui froufroutent dans tous les coins, des passementeries, des globes remplies d'oiseaux des îles empaillés, des boîtes à thé en laque du Japon et des paravents Coromandel, d'autres sont des robes de mariée, où tout est Louis XV, blanc sur blanc, coiffées de lustres bourdonnants de cristaux. La société locale passe des unes aux autres avec une certain écoeurement. L'odeur des lampes à pétrol monte à la tête. Même les cambrioleurs se lassent, ils n'emportent que les bijoux, et encore, en méfiant du plaqué or et de la verroterie. A Kérylos, le visiteur respire, le regard est porté au loin. On se réveille dans des chambres où le soleil entre, le blanc pur joue avec l'ocre des pierres, la mer est découpée en grands rectangles. Cela sent le sel, les draps frais et amidonnés, l'huile d'olive et la résine. Il n'y a aucune raison d'être malheureux."

Spécialisé dans l'histoire de l'art, Adrien Goetz a donné également dans la littérature policière: Villa Kérylos hérite d'une forme hybride. Inspiré d'une authentique demeure construite il y a plus de cent ans aux abords de Nice sur le modèle d'une villa de la cité grecque de Délos, ce voyage intérieur est, en réalité, à la fois une quête façon Aiguille creuse (retrouver un objet sacré et volé) autant qu'un chemin dans l'adolescence et les souvenirs, chemin jalonné par autant de stations que la villa compte de pièces. florent_manaudou_lagerfled_numero_mag_2015A vrai dire, c'est surtout une invitation au voyage, un prétexte d'écrivain érudit pour évoquer un lieu (Kérylos), une culture (la Gréce de l'époque hellenistique), un monde (la bonne société de la Belle Epoque), le tout avec un léger parfum de Proust, de philosophie et de freudisme.

"A quinze ans, j'avais envie de ressembler à un athlète antique. La seule oeuvre d'art qui m'intéressait, c'était moi-même. (...) Tous les soirs, j'étais dans la mer, je voulais des muscles comme ceux de l'Héraklès des grands livres d'images de la bibliothèque. (...) J'étais grec, je devais le prouver. L'âme grecque, c'était d'abord le corps. (...) Je crois que j'avais conscience d'être beau et bien fait, grands yeux noirs et sourire de camelot, mèche plaquée sur le front, je comptais tirer de cela le meilleur parti possible pour réussir dans la vie. Je me suis acheté des lunettes. Car j'avais conscience également de mon intelligence. (...) Je nageais bientôt en récitant mes déclinaisons, les conjugaisons des verbes difficiles, les fameux verbes en mi, un des écueils de la grammaire grecque, je remontais à la cuisine ou la petite Justine qui m'aimait bien me faisait griller une entrecôte, et je passais au jardin, récitant toujours, pour soulever des sacs de sable et faire des pompes."

Certes bien écrit, Villa Kérylos nous trimballe pourtant dans une ambiance assez terne malgré le bleu de la mer, le blanc des bâtiments, les formes des statues, les masses bigarées des mosaïques, la musique des jeux d'eau etc. etc. Pour etre franc, ce roman restera hermétique au lecteur qui n'entend rien à la culture grecque classique et à qui échappe les notions de Beau, d'art et de culture. Qui plus est, l'action y est quasi inexistante et les protagonistes semblent traîner avec eux une nonchalance qui frôle l'ennui ou la neurasthénie, en tout cas qui confère à l'ouvrage un rythme vraiment lent et qui nuit à notre enthousiasme pour ces pages d'un bonheur auquel, au final, on a du mal à croire tant il semble insipide.

A la fois remarquable et fade, Villa Kérylos trouvera sans nul doute son public mais un public qui se prête à l'introspection, à la fiction culturelle, aux chroniques singulières d'un monde isolé et étanche dont la clef ne nous est pas facilement donnée dans ces pages pourtant écrites avec talent. A découvrir certes, mais sans urgence.

Illustration: Florent Manaudou pour Numero Magazine, photographié par Karl Lagerfeld (2015)

* tiré de Charles Baudelaire, Un voyage à Cythère, in. Fleurs du mal (1855)