AFFICHELa belle équipe - Julien Duvivier (1936), avec Jean Gabin (Jean dit Jeannot), Charles Vanel (Charles Billot, dit Charlot), Raymond Aimos (Raymond dit Tintin), Charles Dorat (Jacques dit Jacquot), Raphaël Médina (Mario), Micheline Cheirel (Huguette, une bouquetière), Viviane Romance (Gina Billot), Marcelle Géniat (Grand'mère), Charpin (Le gendarme), Raymond Cordy (un ivrogne), Jacques Baumer (Gaston Jubette, le propriétaire), Robert Ozanne (Le bistrotier)...

1936, à Paris. Cinq copains - Jeannot, Charlot, Tintin, Jacques et Mario - gagnent à la loterie. Pour eux, c'est une nouvelle vie qui commence: Jeannot peut quitter la sous-pente dans laquelle il était logé, Charlot espère oublier son épouse infidèle dont il vit séparé, Raymond entrevoit le confort matériel, Jacques souhaite partir aux Etats-Unis et Mario, clandestin expulsé d'Espagne, envisage de se cacher avec sa bonne-amie, Huguette. Sur une proposition de Jeannot, la bande des cinq décide d'investir dans une maison abandonnée des bords de Marne et d'y ouvrir une guinguette. Tout irait le plus parfaitement si l'ambition des uns, les soucis des autres, et surtout l'avidité de Gina, la femme de Charles, ne venaient troubler ce bonheur simple...

Ecrit par Julien Duvivier (Panique, Don Camillo etc.) et le célèbre Charles Spaak (Gueule d'amour, L'étrange monsieur Victor, Retour à la vie, Les bas-fonds, Thérèse Raquin etc.), La belle équipe est un pur produit des débuts du Front Populaire, presque un symbole de cette période, d'autant plus célèbre que jusque dans les années 2000, le film était projeté dans sa seconde version, c'est-à-dire avec la fin dite "fin heureuse" par les cinéphiles, un happy-end commandé par la firme de distribution de Julien Duvivier devant l'échec des premiers jours de diffusion et les remarques des autorités nationales. La belle équipe, c'est aussi le film qui assoit Jean Gabin au sommet d'une popularité qui ne faillira jamais plus (si on excepte les quelques années de vache maigre après la Libération) et qui lui permettra de tourner pour les plus grands, de Jean Renoir à AMISMarcel Carné, de Jacques Becker à Henri Decoin puis Gilles Grangier, Claude Autant-Lara, Henri Verneuil, Georges Lautner et tant d'autres, soit plus de 80 films après La belle équipe.

Sur une intrigue prétexte, Julien Duvivier reprend les thèmes qui lui sont chers: les bandes, les microcosmes sociaux où se developpe l'action sans, ou si peu, intervention extérieure et ce poids de la fatalité qui le pousse au pessimisme et à la défiance envers l'espèce humaine. La belle équipe, film rythmé qui démarre sur un ton bon enfant est en réalité la lente chute d'un groupe d'amis vers un dénouement inexorable qui les bruisera tous. Deux lectures donc d'une même tranche de vie, deux lectures qui s'interpénètrent et s'entrechoquent pour prendre le visage d'une noirceur inévitable.

Tout commence avec la joie du Front Populaire, lorsque les cinq compagnons aménagent leur guinguette: on chante, on vit en communauté, on ne fait pas de manière, on vit au milieu de la nature, de l'amour et de l'amitié. C'est la France de Blum dans toute sa splendeur, et dans toute sa légende aussi: l'accordéon et le petit vin frais au bord du fleuve, l'auto-entreprise, l'absence de patron... Une vraie déclinaison de la devise nationale qui présente la fraternité d'une troupe de copains soudés autour de leur idéal, la liberté d'agir et de penser non pas en capitalistes mais en autogestionnaires indépendants, l'égalité face à l'argent et au matériel ainsi qu'à la hiérarchie (car il n'y a pas de patron, à la guinguette!). DUO AUTREBref, le bonheur en cet été 36 c'est du travail - un travail dont on récoltera 100% des fruits - une bicoque avec une petite femme dedans.

Et patatra! D'abord l'amour s'en mêle, thème délavé de la fiction: Jacquot aime la jeune Huguette, seulement celle-ci s'est promise à Mario qu'elle adore; Gina trouble Jeannot qui croit la voie libre depuis que Charlot a renoncé à ses droits de mari. Tout ceci ferait une gentille fable un peu naïve, colorée d'enthousiame et de java, sans le regard définitivement noir de Julien Duvivier sur ses semblables. De coups du sort en péripéties, la fatalité s'acharne sur la bande pour aboutir, comme si tout était prédestiné, écrit depuis le début, à un final plein de gravité, de noirceur, sombre et inéluctable. Un face à face terrible, féroce et implacable.

C'est donc une heureuse décision de la part des héritiers de Duvivier d'avoir fixé, après des années de bataille juridique, La belle équipe dans sa forme initiale, celle voulue par le réalisateur. Fin 1936, lorsque le film sort, la défection des spectateurs et la critique de la presse, surtout de L'Humanité qui n'adhère pas à la démonstration d'un échec des valeurs du Front Populaire, poussent les distributeurs à réaliser un sondage auprès du public: l'avis général remporte et Julien Duvivier de monter une fin où tout se termine au mieux dans un élan nian-nian de pardon et de fraternité. 70 ans plus tard, c'est la fin pessimiste originelle qui est officiellement adoptée, ce qui rend à l'oeuvre tout son sens et toute sa force.

Jean Gabin délicieux, Viviane Romance parfaite en garce, ambiance réussie et final tendu... Un grand classique à (re)découvrir, donc!