LIVREJournal 1939-1945 (suivi de Récit secret et Exorde) - Pierre Drieu la Rochelle (publié en 1992)

"Comment aimer cette France qui pense tout ce que je déteste?"

15 mars 1945, l'écrivain Pierre Drieu la Rochelle se suicide au gaz dans son appartement parisien. Ancien directeur de la célèbre NRF, écrivain sans gloire mais aux écrits aujourd'hui reconnus (voir essentiellement Le feu follet), Drieu est connu pour avoir été un fasciste convaincu et passe pour avoir servi la Collaboration avec l'Allemagne entre 1940 et 1945. Personnage très complexe que Pierre Drieu la Rochelle, suicidaire par nature, socialiste-fasciste, animé d'une vision de l'Europe sans nation, antisémite assumé qui termine sa vie en manifestant de l'intérêt pour le communisme stalinien, il fait figure aujourd'hui d'intellectuel engagé - certes du mauvais côté de la barrière, mais ne traîne avec lui ni la légende noire d'un Robert Brasillach (fusillé en février 1945) ni l'image d'un complet salaud tel Lucien Rebatet dont Les décombres a été republié fin 2015. Curiosité que cet intellectuel dont les romans sont aujourd'hui fort goûtés qui, dans son journal 1939-1945 évoque autant la politique allemande, européenne et française, que sa recherche de spiritualité (orientale principalement), sa vie sexuelle et sentimentale et sa quête absolue décidée dès l'enfance: mourir avant la déchéance.

"En fait, il n'y a pas d'oeuvre. Je sais que rien de moi ne restera. Le moins mauvais sera emporté par le pire." (novembre 1939)

Ce journal n'est pas un journal de guerre, ni un journal politique, encore moins une chronique de l'Occupation vécue à Paris. Il est un récit intime, parfois complexe, comme le roman d'une vie non moins complexe, les six dernières de vie d'un homme qui connaît tous les dégouts, les désenchantements, les paresses, cette petite musique appelée A quoi bon qu'il avait si parfaitement mise en scène dans Le feu follet. A vrai dire, si ce Journal 1939-1945 rétablit quelques vérités sur la légende Drieu, il met surtout en lumière que l'écrivain n'a, toute sa vie, mis en scène que lui même, n'a parlé que de lui à longueurs de pages, dans des fictions adroites et touchantes, n'a abordé que son malaise, son manque d'appétit pour la vie et ses plaisirs, sa dépendance à la mélancolie.

On trouvera donc un intérêt historique léger à la lecture de ces pages, on pourra en revanche y trouver de copieux passages philosophiques et spirituels. On y trouvera surtout le dessin d'un homme qui, à force de complexité, se dessine comme un être pas si entièrement négatifs, sombres mais pas diaboliques. Bien sûr, rien ne viendra gommer les articles de Drieu la Rochelle dans les publications parisiennes pro-allemandes de l'Occupation; mais ce Journal complète un éventail de publications, de Rebatet à Brasillach en passant par Jouhandeau, Céline ou Malraux, éventail qui tend à confirmer que la frontière entre socialisme, fascisme et communisme, dans ce qu'ils avaient de plus absolument doctrinaires, de plus jusqu'au-boutiste dans les dogmes et les convictions, à l'âge où le monde jouait une partie difficile entre renaissance capitaliste et révolution bolchévique, était bien mince et si souvent perméable.

"Je vois avant tout dans l'hitlérisme une de ces brutales réactions physiques dont l'humanité se fouette de loin en loin, une de ces replongées dans la bestialité. L'âme fatiguée va rechercher dans l'animisme de nouvelles forces. (...) Le peuple français ne demandait qu'une chose, qu'on le laisse vieillir tranquille comme le Hollandais entre des musées et des banques de dépôts, la pêche à la ligne et les crimes passionnels, la cuisine et un peu de drogue. (...) RETOUR WEIMARSi par hasard l'Allemagne n'annexe pas la France, les Français se boufferont le nez dans un déchaînement de petites haines si minimes, ils étaleront une capacité si définitive de se gouverner, qu'à la fin Hitler sera obligé de leur accorder la suprême faveur de les mettre sous son boisseau." (printemps 1940)

Des événements de la vie parisienne collaborationniste, Drieu la Rochelle ne dit rien, ou si peu. Pas un mot sur sa participation au voyage des intellectuels français à Weimar pendant l'automne 1941, fort peu sur son entourage pro-fasciste ou sur ses amis de la NRF - qu'il finira par quitter par dégoût. En revanche, quelques phrases sur ses amis Mauriac et Aragon, qu'il déteste, sur Montherlant et Jouhandeau, dont il admire la plume, et beaucoup de considérations globales sur Hitler et l'Europe, passant de l'enthousiasme en 1940 à la déception en 1942. Il livre également sa vision de la France nouvelle et ce quelques semaines avant l'officialisation du régime de Vichy: concevoir une France des provinces dont il exclut la Bretagne, la Corse, le Pays basque et les marges italiennes; éjecter du pays les étrangers et les réfugiés, surtout ceux d'Orient et d'Afrique, et donner un statut civique aux métèques; créer une colonie juive à Madagascar; supprimer l'Action Française et les syndicats; s'entendre avec l'Allemagne pour la redistribution des colonies, faire de la France non plus un creuset nationaliste mais un territoire fédéré avec les autres pays d'une Europe soumise au modèle politique nazi.

"C'est bon de se sentir au coeur de son destin. A vingt ans, je rêvais d'entrer dans l'Intelligence Service ou dans l'armée allemande. J'ai finalement choisi l'armée allemande. Vais-je pouvoir y entrer pour y mourir? Ou vais-je me suicider à la romaine? (...) Plutôt la mort romaine. En tout cas, j'aurais lancé mon cri, j'aurais craché sur l'ignoble civilisation, sur l'ignoble existence des grandes villes, sur le nationalisme et la démocratie. (...) Je hais les Juifs. J'ai toujours su que je les haïssais. (...) Les Allemands sont des cons, moi aussi. Des cons délirants, hautains, maladroits et dévoués comme moi. Ils représentent admirablement tout ce que j'ai voulu être. Je ne peux que mourir avec eux. Je suis d'une race et non d'une nation." (novembre 1942)

Car avant tout, Drieu est un européen: et c'est sur ce point qu'il est le plus surprenant. Non pas qu'ils soit le seul à cette époque, mais l'habitude - le "réflexe de Pavlov" dont parlait Philippe Sollers lors de l'entrée de Drieu dans La Pléiade - veut que les intellectuels français de l'Occupation soient, encore de nos jours, présentés d'un blocs comme soit des nazis finis, soit des maréchalistes bon teint, soit encore des nationalistes extrémistes. Or pas! Drieu - et encore une fois, il ne fut pas le seul - n'est pas nazi: il est hitlériste; il n'est pas maréchaliste, il vomit Pétain, Laval - "Ce vieux con de maréchal, ce salaud de Laval réagissent comme ils sont aux événements. J'ai toujours méprisé ce général passif, ce défenseur de Verdun purement négatif. Cette vieille bourrique du juste milieu. Ah, si je n'avais pas été dans la politique, mon mépris pour ce type du général français, ce type de vieillard français - ce type de la lésine et de l'avarice. Il va bien flanqué de Laval, ce gnôme hideux issu de tout l'ignoble rêve d'enrichissement du prolétariat français." (novembre 1942) et met dans le même sac toute la bande de Vichy - DRIEU"On me propose d'entrer dans l'appareil de Vichy (pour y organiser la surveillance de la littérature!). Mais puis-je servir directement le Gouvernement de Vichy, si conservateur, si réactionnaire? (...) Vichy est aussi méprisable, à peu de choses près, que le Paris d'hier. Toute cette racaille de bourgeois moyens, de généraux ronds de cuir, de cléricaux sans Eglise, de Maurrassiens à la petite semaine vaut la racaille d'hier. La vieille droite vaut la vieille gauche. Et je vois encore plus clair qu'au temps de Doriot l'impossibilité de faire un fascisme français. Alors que puis-je faire?" (automne 1941) ; et s'il est antisémite - "Oh, ces Juifs! dont on retrouve partout le foutre, quand ce n'est pas l'intrigue, quand ce n'est pas la pensée.", il n'est pas nationaliste, il veut qu'une Europe nouvelle naisse du chaos des années 1940.

"Les Allemands sont nuls politiquement. Leur politique cruellement romaine de domination brutale, rectiligne n'est pas profitable. (...) Quelle déchéance européenne! L'Allemagne incapable comme l'Angleterre et la France! Il n'y a plus de génie politique, après un siècle de civilisation petite-bourgeoise. Hitler est un révolutionnaire allemand mais pas européen. (...) Je ne puis croire à l'épuisement de la Russie: conclusion: la Russie l'emportera tôt ou tard. Plus tôt que tard. L'Allemagne n'aura pas l'audace de se jeter d'elle-même dans les bras russes, mais ceux-ci se refermeront sur elle." (février 1944)

Suprenant Drieu la Rochelle qui milite pour un socialisme fasciste et qui voit dans Hitler celui qui l'imposera politiquement à l'Europe: non partisan de la guerre, non partisan des luttes entre races et classes, Drieu la Rochelle finit sa vit en reprochant à Hitler d'avoir été plus militaire qu'homme d'Etat et trouve dans le communisme de l'URSS un modèle dont il souhaite, dès 1943, le succès partout en Europe, même s'il adhère à la même époque au Parti Populaire Français (PPF) dont le but est d'asseoir un fascisme français sur les ruines de Vichy.

Et puis il y a ses dernières pages, après sa première tentative de suicide, un suicide non pas dicté par la peur du procès à la Libération, mais parce que Drieu avait décidé de mourir jeune et de se sacrifier avant la dégénérescence de ses idéaux. Pleines de philosophie et d'une certaine hauteur méditative, ces pages révèlent un homme qui s'est détaché des hommes, de la société, de la vie même, pour n'aspirer qu'au repos définitif.

"Quand j'étais adolescent, je me promettais de rester fidèle à la jeunesse: un jour, j'ai tâché de tenir parole."

Les photographies présentent Pierre Drieu la Rochelle (deuxième à gauche) à son retour du voyage des intellectuels français en Allemagne (1941) et dans son bureau de la NRF (photographie des éditions Gallimard)