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Satan habite au 21 - Jean-Pierre de Lucovich (2015)

"J'étais très calme. Trop calme. Je venais de buter un mec, et c'est tout ce que ça me faisait? (...) J'avais même faim. Je fis réchauffer la soupe de Mme Tarot, fumai une cigarette, me couchai et m'endormi avec un regret: celui de n'avoir pu laisser le temps à Lucchesi d'avoir peur, et à moi de le lire dans ses yeux."

Jérôme Dracéna, ancien de la Brigade Criminelle, est devenu agent privé. Dans le Paris de l'Occupation, il a déjà enquêté et agi pour la comédienne Arletty et, pour ce faire, mouillé dans le milieu de la collaboration économique et intellectuelle. En mars 1944, son ami Jacques Perrégaux, toujours à la Crim' lui, lui confie une mission délicate. Entré dans la Résistance, Perrégaux compte en effet sur Dracéna pour mettre la main sur le butin d'un ancien collabo, Adrien Estébétéguy, dont on vient de retrouver la trace dans le charnier du 21 rue le Sueur, adresse du docteur Marcel Petiot, recherché dans toute la France. Pour ce faire, Dracéna a carte blanche... ou presque.

"Il fallait bien avouer que j'avais un goût malsain pour un certain danger, ses situations pas toujours très nettes, où il fallait choisir... ou peut-être mourir."

Second polar de Jean-Pierre de Lucovich, Satan habite au 21 raconte le Paris de mars à septembre 1944 par les yeux d'un ancien inspecteur que les pas et les aléas conduisent autant dans les ténébres des crimes collaborationnistes que dans le milieu mondain du Paris occupé où comédiennes, maréchalistes, nazis, français et allemands se cotoient sans souci du lendemain.

Aux amateurs d'affaire criminelle, il faut tout de suite préciser que l'affaire Petiot (condamné en 1946 pour 27 assassinats) n'est qu'un prétexte, même pas un cadre, aux aventures rocambolesques de Jérôme Dracéna. On croise quelques fois le docteur assassin, mais si rarement qu'on en parvient même, au fil de l'intrigue, à oublier la découverte, ARLETTYau début de l'aventure, d'une montagne de corps humains dépecés, rôtissant dans les chaudières d'un hôtel particulier du XVIe arrondissement de Paris.

"Pour le moment, les pièces du puzzle étaient dispersées. Un certain nombre de personnes, dont moi, recherchaient le magot laissé à son frère par Adrien Estebétéguy avant son départ pour l'Argentine. En réalité, il avait finidans la chaux vive rue Le Sueur. (...) Le nom de Petiot m'obsédait, mon imagination galopait. Petiot, qui avait appris l'existence du magot après le 'départ du Basque, était prêt à tout pour parvenir à ses fins. Recherché par la police qui le croyait peut-être en province, il tirait les ficelles dans l'ombre, à Paris."

En fait, Satan habite au 21 est avant tout, pour Lucovich, l'occasion de raconter la suite des aventures de son héros, peu de temps après ses premières armes (Occupe-toi d'Arletty, paru en 2011), et surtout de mettre en scène la capitale françaises dans les heures confuses de la fin de l'Occupation, entre débarquement allié, intensification de la répression allemande, crimes de la Milice, raidissement des collabos purs fruits, et fuite des plus lâches - ou effrayés - d'entre eux.

On y croise donc Arletty, Robert Le Vigan, Joseph Joanovici, Henri Lafont, tous authentiques acteurs de premiers plans de cette époque, et plusieurs protagoniqtes inventés, créés de toute pièce sur les clichés les plus sympathiques de la France des années 40. LAFONTCar Satan habite au 21 est plutôt un polar agréable et bon enfant, un bon livre de vacances à lire pour se délasser et pour s'évader.

On soulignera, néanmoins, quelques défauts forts ennuyeux dans une production plutôt réussie qui fait du docteur Petiot plus qu'un docteur Mabuse en chair et en os, mais bien un Fantômas - héros du patrimoine national - omniprésent, suprême et surtout réel. Ainsi doit-on déplorer certains passages grotesques - "Viens, tu vas me baiser devant Petiot, je sais que ça t'excite autant que moi, mon chéri, avoue.", l'obsésion de Dracéna (ou de Lucovich?) pour le sexe, ainsi que les artifices assez faciles de l'auteur pour s'éviter l'écritures de pages véridiques dictées par l'Histoire (Dracéna est immobilisé au moment des combats de la Libération). Plus grave, l'accumulation d'erreurs grossières sur le compte de Marcel Petiot: faire de lui un graphomane à la Henri Landru au point qu'il tienne un carnet de ses crimes - ce qui démontre une vraie méconnaissance du personnage, prétendre qu'il fut interné à l'asile d'Evreux alors qu'il y fût interne et enfin affirmer par deux fois qu'il rédigea une thèse sur Landru (son mémoire se trouve à la bibliothèque de la faculté de médecine de Paris et porte sur la maladie de Landry). Eléments à charge contre un auteur qui, s'il connaît son Arletty sur le bout des doigts, connait très mal son sujet source, le docteur Petiot. Dommage.

"La Tchernycheff, c'était différent. Voler, torturer, tuer, elle était capable du pire, et aussi de réussir à vous le faire oublier lorsqu'elle avait décidé de vous séduire."

Illustrations: en guise de couverture, Marcel Petiot en 1946 à l'occasion de son procès devant la cour d'Assises de la Seine (tous droits réservés); Arletty dans les années 1940 (tous droits réservés); Henri Chamberlin dit Lafont, chef du bureau d'achats de la rue Lauriston connu sous le nom de Gestapo française de la rue Lauriston (tous droits réservés)