COUVRiquet à la houppe - Amélie Nothomb (2016)

"Les gens ne sont pas indifférents à l'extrême beauté: ils la détestent très consciemment. Le très laid suscite parfois un peu de compassion; le très beau irrite sans pitié. La clef du succès réside dans la vague joliesse qui ne dérange personne."

Enide et Honorat ont un fils, Déodat, né tardivement dans leur vie. Déodat est affreusement laid, mais il a de l'esprit, beaucoup d'esprit même et, en dépit de considérations singulières ou de goût originaux, Déodat intrigue son monde. Trémière est belle, magnifiquement belle, mais elle n'a pas deux sous d'esprit, au point qu'elle indiffère la terre entière. Ces deux là grandissent dans leur bulle respective, et un jour, les bulles se fondent...

"Que dire de celui qui n'a pas eu besoin de traumatismes pour être atroce?"

Ving-cinquième opus de l'écrivain belge, Riquet à la houppe sera sans doute qualifié de tiède par la critique qui n'y verra, apparemment, qu'une réécriture de plus chez un auteur en mal d'inspiration. Après Barbe bleue en 2012 et Oscar Wilde l'an dernier, encore une adaptation, donc. Or pas. Ou pas que. Certes, le titre en témoigne, le nouveau roman d'Amélie Nothomb s'inspire très librement du conte de fée éponyme écrit au XVIIe siècle. Mais si l'on s'arrêtait là, ce serait passer à côté la dimension nippone de l'écrivain: un élément qu'il ne faut, à mon avis, jamais négliger quand on s'exprime sur son oeuvre, est l'influence, souvent revendiquée, de Yukio Mishima, auteur japonnais, et en particulier du Pavillon d'or (1956), roman où la laideur s'en prend à la beauté.

Or donc, Riquet à la houppe version Nothomb, c'est avant tout un récit qui touche la philosophie - un de plus pour la baronne académicienne qui, depuis plus de dix ans, au-moins, distille une oeuvre bien moins simpliste qu'on voudrait le laisser croire - où la frustration et l'amour sont des notions rivales et où le Beau se dispute au laid la primauté sur ce sentiment délicat qu'est le désir.

"Quand il était seul, le bébé ne souriait jamais. Il n'avait pas besoin de s'avertir lui-même de son contentement. Le sourire relevait du langage ou, plus exactement, de cette forme de langage qui s'adressait à l'autre. Car il existait aussi un langage intérieur, étranger à l'information, qui ne servait qu'à l'augmentation de l'extase. Force était de constater qu'en présence de ses parents, le propos perdait de sa qualité. ILLUS TRANSIl fallait se mettre à leur niveau, pire, au niveau qu'ils lui attribuaient. On nageait dans le fantasme de l'enfantillage. Mais Déodat aimait son père et mère et acceptait leurs règles. Enide s'emparait de son corps et le blotissait contre elle. Il sentait les paroles d'amour qui jaillissaient de la poitrine maternelle. Elle enlevait son lange et le complimentait pour ce qu'elle y trouvait. Cela le confirmait dans l'idée qu'il avait accompli une oeuvre admirable. Elle nettoyait ses fesses, il gigotait de jambes de plaisir. Elle appliquait des onguents d'une fraîcheur délicieuse et fixait un lange neuf. Pâme de volupté, le petit gardait la bouche entrouverte."

Vraiment drôle, vraiment profond, assez touchant même, Riquet à la houppe, sous la plume d'une Amélie Nothomb plutôt en forme, est un roman que l'on peut aborder à plusieurs niveaux et dans lequel l'ironie, encore une fois, est un élément majeur.

Un très bon morceau, donc. Bravo, et merci.

"Il s'agissait de fixer n'importe quel objet, de préférence le plus quelconque, jusqu'au moment où celui-ci révélait son secret. Il n'existait pas pour elle de choses insignifiantes, il n'existait que des choses qui n'avaient pas été regardées au degré de profondeur où apparaissait leur étrangeté."

Illustration: anonyme pour la fable d'Esope, Du paon et de la grue.