FILMLe quai des brumes - Marcel Carné (1938), avec Jean Gabin (Jean), Michèle Morgan (Nelly), Michel Simon (Zabel), Pierre Brasseur (Lucien), Edouard Delmont (Panama), Robert Le Vigan (Michel Krauss), Aimos (Quart-Vittel), Marcel Pérès (Le chauffeur de camion), Le chien Kiki...

Jean, soldat blasé et désabusé sorti de l'armée du Tonkin, se rend au Havre afin de prendre un bateau pour l'étranger. Lors d'une soirée dans un bistrot, il croise la jolie Nelly, une demoiselle un peu perdue. Il croise aussi un peintre pessimiste, Michel Krauss, qui ne vit que par le malaise et l'angoisse. Mais une fusillade éclate au cours de laquelle Zabel, l'étrange tuteur de Nelly, est blessé alors qu'il sortait du Petit Tabarin, un cabaret spécialisé. Séduit par la jeune fille, Jean maintient quand même son projet de fuir au Venezuela. Mais tout se complique et s'envenime lorsqu'un demi-sel, Lucien, chef de bande plutôt falot, prétend lui aussi avoir des vues sur Nelly...

Film culte et monument du cinéma français, Le quai des brumes est de ces films dont il y a énormément à dire. A la base, il y a Jean Gabin. Vedette consacrée depuis ses performances mondialement célèbres dans La belle équipe, Les bas-fonds, Pépé le Moko, La grande illusion, La Bandera ou encore Gueule d'amour, le comédien est convaincu qu'il doit tourner avec Marcel Carné dont il vient de voir Drôle de drame au cinéma. Il met même une option enthousiaste sur un roman de Pierre Mac Orlan qu'il vient de lire: Le quai des brumes. Pour son quatrième film, Marcel Carné s'attache les services de son complice, le poète Jacques Prévert qui adapte le roman. D'abord prévu à Hambourg, le tournage doit être financé par la firme allemande UFA. Souci: Joseph Goebbels, ministre de la propagande du Reich allemand refuse de financer un film signé d'un metteur en scène proche du Front Populaire français. De plus, il juge l'histoire décadente. C'est donc en France que le film sera tourné.

Pierre Mac Orlan - charmé du travail de Prévert - voit son roman qui se déroule en 1910 redécoupé, passablement remodelé, et transposé dans la France de 1938. Problème: l'armée française exige un droit de contrôle car le personnage principal est un militaire. Allant même jusqu'à jouer de la censure, les autorités obtiennent que le personnage de Jean ne soit plus présenté comme un déserteur. Enfin, la production s'inquiète du contenu "poétique" de l'oeuvre: elle exige que soient supprimés les passages jugés trop dégradants (Nelly n'est plus une danseuse de cabaret), sales (Zabel n'est plus un boucher âpre au gain), ou scandaleux (les plans de nudité de Robert Le Vigan). Quand le film sort (interdit au moins de 16 ans), il reçoit des prix prestigieux à GABIN SIMONVenise (Lion d'or de la mise en scène), à Paris (Prix de l'académie du film et Prix national du film), et le Prix Louis Delluc. Las! Avec la déclaration de guerre, Le quai des brumes est jugé démoralisant par les autorités de contrôle et retiré des écrans sous prétexte qu'il décrédibilise l'armée. Une nouvelle version sera exploitée en 1941.

Avec le temps, Le quai des brumes est devenu un incontournable du cinéma français. En fait, la plupart des films signés Carné-Prévert sont entrés au patrimoine, sinon officiel du moins de coeur, des Français (Le jour se lève, Les visiteurs du soir, Les enfants du Paradis). Leur facture, leur délicatesse de ton, leur poésie fragile y sont pour beaucoup, et sans doute bien plus que le travail de caméra très élégant mais sans audace de Marcel Carné. Le quai des brumes n'échappe pas à la règle: ce film est avant tout une atmosphère et pour citer un autre film de Marcel Carné, les protagonistes y ont eux-mêmes la gueule de cette atmosphère. La presse de l'époque ne s'est pas trompée: il se dégage du Quai des brumes la poésie morbide des âmes désespérées. Bien que situé à une époque de bouleversements sociaux, le film abandonne nettement le fantastique social de Mac Orlan, dont il ne conserve que le goût de l'ombre et des arrière-pensées, pour se parer, avec bonheur, des couleurs chères à Prévert et Carné: le désespoir, la solitude, la misère morale, avec un arrière-goût de suicide. Les costumes de Chanel, les décors comme crayonnés, la brume épaisse des quais du Havre (en studio!) appuient cette ambiance particulière qui suinte tout autant de la trame romanesque de Mac Orlan que de la photographie d'Eugen Schüfftan, célèbre opérateur allemand qui avait opéré sur Métropolis de Fritz Lang et Drôle de drame et apportera, QUAIplus tard, leur couleur spécifique à quelques films de Georges Franju.

A cette ambiance typique, renforcée par un rythme narratif volontairement ralenti, on ne sait si l'on doit apposer le terme de réalisme poétique ou de romantisme noir. Poétique, noir et réaliste, Le quai des brumes l'est sans conteste. Romantique, sans doute aussi, en tout cas très mélancolique et sombre, de cette sorte de récits qui résonnent d'un "à quoi bon" marqué sur les traits de ses héros.

Le quai des brumes, c'est pour la postérité le duo Gabin-Morgan, ces beaux yeux qui appellent l'amour, les baisers et la fatalité. Mais c'est aussi l'excellente performance d'un Michel Simon qui se révèle comme un des meilleurs acteurs de son époque. Faussement rassurant, il préfigure sa géniale interprétation du faussement inquiétant monsieur Hire dans le film de Julien Duvivier en 1947.

Jugé en son temps immoral et démoralisant, et même qualifié de film fasciste par Jean Renoir parce qu'il montrait une société française porteuse de monstres (ce qui la conduisait à se soumettre aux dictatures les plus infâmes) Le quai des brumes est aujourd'hui, et pour toujours, une oeuvre typique de l'esprit poétique du cinéma français des années 1930, du spleen baudelairien, de ce sentiment indicible autrement que par l'image, la musique, une expression du visage... en un mot, de tout ce qui fait la poésie du malheur.