AFFICHEAbus de confiance - Henri Decoin (1937), avec Danielle Darrieux (Lydia), Charles Vanel (Jacques Ferney), Valentine Tessier (Hélène Ferney), Yvette Lebon (Alice), Pierre Mingand (Pierre Montant), Thérès Domy (La logeuse), Lucien Dayle (Le logeur), Yvonne Yma (La postulante), Jean Worms (Le Président du tribunal), Jean Marais (un jeune homme)...

Printemps 1937 à Paris. Lydia, belle jeune fille en imperméable de vinyl, assiste seule à un enterrement. C'est sa grand-mère qu'elle vient d'accompagner une dernière fois. Maintenant, Lydia est seule au monde. Etudiante en droit, elle n'a plus de quoi subvenir à ses besoins ni même payer son loyer. Privée de sa seul ressource matérielle, Lydia est la proie des créanciers qui réclament soudain leur dû, des commerçants qui ne font plus crédit et des hommes, jeunes ou vieux, qui lui offrent leur protection contre quelques faveurs. Sur le point de basculer, elle accepte l'idée de son amie Alice: se faire passer pour la fille cachée d'un grand avocat, Maître Ferney...

Sixième film de Henri Decouin à qui l'on devra notamment La vérité sur Bébé Donge (1952) et Razzia sur la chnouf (1955), Abus de confiance est le vingt-cinquième film de Danielle Darrieux, alors agée de 20 ans seulement, et son quatrième fim avec Decoin dont elle est devenue la femme en 1935.

Tiré d'une histoire du dramaturge Pierre Wolff, ce film est avant tout l'évocation de la misère sociale de la France des années 1930 ainsi qu'une fable sur le mensonge. Privée de celle qui prenait soin d'elle, Lydia tombe - et c'est bien le mot - dans ce petit monde du chômage de la France du Front Populaire, monde des travailleurs désenchantés qui n'ont plus de ressource que le vol, le mensonge et parfois la prostitution. Bien sûr, Abus de confiance n'est pas un tableau des bas-fonds et il évite le pathos, mais l'ambiance est bien celle de ces temps difficiles ou pour s'en sortir, beaucoup n'hésitent pas à contourner la loi. 1937 en France, c'est l'époque du renoncement et de la résignation. VOITUREEn juin 1936, le Front Populaire avait apporté une bouffée d'air et d'espoir aux classes laborieuses. Le 24 février 1937, c'est la fameuse "pause" du gouvernement Blum qui renonce à mettre en chantier les réformes promises pour l'amélioration des classes moyennes. Le printemps 1937, c'est aussi l'inauguration de l'exposition universelle de Paris, sous la double influence du fascisme et du communisme, l'exposition du Guernica de Picasso et la démission du gouvernement Blum en juin. Bref, une sale époque où l'élan populaire s'enlise dans la boue des réalités économiques et sociales.

Henri Decouin évoque donc ce Paris de 1937 - phénomène notable pour l'époque, le film ne se déroule pas dans la classe ouvrière, mais dans le monde des étudiants, ce Paris populeux qui se rassemble à la kermesse Berlitz, lieu de brassage social et d'amusement, qui danse dans les petits bals et qui essaye d'envisager la vie avec légèreté et facilité. Dans cet univers, Lydia est une proie de choix pour les hommes qui considèrent que les filles seules sont des filles faciles. Abus de confiance présente toute une galerie de personnages masculins qui cherchent à obtenir le corps de la jeune fille, du sexe caché bien entendu, du sexe qui n'est pas officiel qui prend des allures d'adultère ou de conquête sans lendemain et se termine dans un hôtel de passe. C'est avec ces scènes que le titre du film prend tout son sens: l'abus de confiance, c'est certes la manoeuvre de Lydia pour entrer dans la famille Ferney, BERETmais c'est aussi les nombreuses occasions au cours desquelles la jeune fille s'est vue trahie par ceux qui feignait de la protéger ou du moins d'être attentifs et compréhensifs à sa détresse.

Le mensonge et la manipulations sont donc les deux sujets majeurs de ce film assez profond et dramatique. Le mensonge devient d'ailleurs vite un piège pour Lydia, à peine a-t-elle mis un pied dans la maison Ferney qu'elle doit monter une fable crédible qui l'empêche de faire machine arrière, une sorte de fuite en avant dont elle ne se sort que grâce au gentil aveuglement de Jacques. L'affaire prend alors la tournure d'un drame intime, le mensonge de Lydia ayant pour conséquence de déclencher la méfiance puis l'amertume d'Hélène Ferney, la femme qui découvre que son époux était amoureux d'une autre femme avant de la connaître, elle.

Abus de confiance, c'est aussi une ambiance visuelle. Henri Decoin est un peu ce qu'on pourrait appeler le cinéaste du clair-obscur. C'est le directeur de la photographie Léonce-Henri Burel qui fait des merveilles pour récréer un Paris de la nuit, éclairé de phares et de rampes électriques, un Paris des rues lugubres mais riantes, un monde urbain sorti tout droit de chez Brassaï, une ville à la fois rassurante et angoissante qui emprunte autant au fantastique social de Mac Orlan qu'à l'expressionisme de Fritz Lang. Mais la nuance, la touche Decoin dira-t-on, vient que cette ambiance si impalpable mais si prégnante, ne vient pas tant des cadrages et des décors que du propos mis en image par le cinéaste, largement bien servi par le rythme du montage et les mouvements, assez imperceptibles, de la caméra qui embrasse et avale l'ensemble de ce monde ni totalement glauque, ni entièrement effrayant. L'homme, le loup de l'homme...

En dépit du jeu outré d'Yvette Lebon dans sa première partie, Abus de confiance est un film majeur de la France de la fin des années 1930 où l'on retrouve avec délice un Charles Vanel excellent et une Valentine Tessier plutôt remarquable, ainsi que Danielle Darieux, déjà si subtile et droite, capable d'être féroce avec le sourire.