COUVLes Français des années troubles. De la guerre d'Espagne à la Libération. - Pierre Laborie (2003)

"Aucune mémoire n'est innocente et rien n'est moins innocent qu'une mémoire de guerre civile comme l'est, en partie, sans toujours l'admettre, celle des années noires en France."

1936-1944. Deux années charnières dans l'histoire de la France contemporaine, deux années qui, pour Pierre Laborie, sont les marqueurs de deux basculements de l'opinion française, ou, pour parler plus juste, de la mémoire des Français. 1936, ce n'est pas seulement le Front populaire qui s'installe en France, c'est surtout l'éclatement de la guerre d'Espagne. 1944, c'est bien sûr la Libération, mais c'est essentiellement la renaissance de la France éternelle et de la France qui se bat (le mot est du Général De Gaulle). Entre deux, la course à la guerre, Munich, l'effrondrement de 1940, l'Occupation et le régime de Vichy autour du Maréchal Pétain. C'est de cette mémoire que l'auteur vient nous entretenir, avec un ton sans concession et une analyse qui fait la part belle aux faits et aux vérités vérifiées.

"A cette obsession d'une France mythique, rebelle, dressée et droite, il faut ajouter l'incapacité culturelle une spécifité à l'événement, à l'expérience de la souffrance et à établir des hiérarchies dans la douleur. Les Français, qu'ils l'aient vécu directement ou non, s'identifient à un peuple martyr, aux populations écrasées sous les bombardements et terrorisées par les exactions de l'armée allemande qui se sont multipliées au cours des derniers mois. Les longues années de Vichy et de l'Occupation se rétrécissent à la brièveté et à la dureté extrême des temps les plus proches. Domine le sentiment que la souffrance a été largement partagée dans tout le pays et par tous, avec les aveuglements de la conscience et les erreurs de jugement qui en découlent."

Après une (assez longue) introduction où l'auteur explique sa méthode d'analyse et définit le concept d'opinion et ce qu'il représente et englobe, l'ouvrage est une succession de petits chapitres qui reprennent un par un les phénomènes d'opinion dans la France des années, bien nommées, troubles. C'est un patient travail d'interrogation sur la mémoire collective, et même la mémoire officielle de la France, car l'auteur ne fait pas ici le bilan de toutes les mémoires individuelles - on le sait maintenant, il y a eu autant de façon de vivre la guerre et l'Occupation qu'il y a eu de Français - mais plutôt de décortiquer ce qui fait la mémoire de la France sur ces années difficiles. "A travers des étonnements répétés, exploités et amplifiés par le jeu du marché médiatique, les Français se montrent obstinément sourds à l'étrangeté de leur surdité. Ils s'épuisent à redire qu'il est temps de lever des tabous qui ne le sont plus depuis longtemps."

Avec la guerre d'Espagne, l'opinion française s'agite autour de trois courants de pensée qui détermineront son attitude entre septembre 1939 et juillet 1940: l'antifascisme d'une part, dopé par la peur de l'Allemagne et de l'Italie qui prennent fait et cause pour le général espagnol Franco, l'anticommunisme d'autre part qui a présidé à la politique étrangère de la France qui craint encore plus et depuis 1934 une révolution bolchevique qu'une révolution pilotée part une droite forte, et enfin une tendance généralisée au pacifisme qui a germée sur le douloureux bilan de l'horrible première guerre mondiale.

Aves l'effondrement de 1940 et l'installation du régime de Vichy, l'opinion se modifie et devient difficile à percevoir. Pourtant, c'est l'idée de redressement national qui prime sur le reste - hors les questions de subsistance, ventre affamé n'ayant pas d'oreille - et qui est, DOISNEAU-2570-PARIS-sous-l-occupation-1942néanmoins, apprécié de manières variées: "la répression contre les juifs n'est pas dissociée, ou mal, d'une perception d'ensemble marquée par cette confusion généralisée. Le juif est une composante importante mais non unique, d'un imaginaire de l'anti-France où se retrouvent pêle-même l'étranger, le métèque, le milicien espagnol, le rouge du Front populaire, le révolutionnaire bolchevik, le franc-maçon, le syndicaliste non repenti, le politicien vénal, le 'fuyard' du Massilia, le dissident, etc."

Enfin, autre point fort passionnant, l'auteur ne néglige aucun tabou et en particulier s'attaque au mythe fondateur de la France d'après 1944, celui d'un pays de résistants où Vichy et Pétain ne furent qu'une parenthèse. Pourtant pas d'un seul bloc, la résistance, en France comme ailleurs sans doute, a été d'abord un salmigondis d'opinions divergentes (communistes, maréchalistes, anti-allemands, nationalistes...) qui ne se dressent pas, a priori, toutes contre le même ennemi. C'est en 1944 que le Général De Gaulle, rédempteur d'une France soulagée, unifie la nation et la résistance dans l'idée que cette dernière fut brillante et totalement brillante. Oubliés donc les exactions des FTP et FFI. Dès la libération de Paris, De Gaulle piège la mémoire française en rendant officielle  "la représentation légendaire d'une nation 'en résistance', d'une France du refus, solidairement et 'majoritairement dressée contre l'occupant et Vichy'.' Cette image "est devenue un des lieux communs les plus évoqués pour illustrer les cas d'arrangements complaisants entre un peuple et son histoire. (...) A l'intérieur comme à l'extérieur, le sacrifice héroïque des meilleurs d'entre les Français avait préservé l'honneur de la nation et l'avait sauvée de la désespérance. (...) Ainsi entendues et comprises, la Résistance et ses valeurs allaient fonder la légitimité d'une république restaurée dans la négation de tout continuité historique avec Vichy."

Avec mille précaution et une méthode qu'il décrit à l'envi, Pierre Laborie livre ici une analyse captivante. Si le début est assez difficile et technique, les chapitres suivants apportent beaucoup à la réflexion sur le souvenir collectif, l'oubli collectif même et la nature officielle de la mémoire.

"Le pays une fois libéré, le souvenir et l'image de la France soumise ne sont plus supportables. (...) Les Français de 1944 ne veulent se reconnaître que dans les traits d'une nation remise debout, droite, purifiée par une épuration sévère, condition jugée indispensable pour une rupture intransigeante avec la médiocrité passée. (...) Le temps est celui de l'exaltation de la virilité, de la verticalité, du rejet catégorique de la France au regard baissé et au dos courbé, de la France qui s'est couchée... qui a couché."

Illustration: Robert Doisneau, Paris - 1942