AFFICHELa bande à Bonnot - Philippe Fourastié (1968), avec Jacques Brel (Raymond Callemin dit La science), Bruno Crémer (Jules Bonnot), Annie Girardot (Marie la Belge), Jean-Pierre Kalfon (Octave Garnier dit Le Terrassier), François Dyrek (Edouard Carouy), Dominique Maurin (André Soudy), Michel Vitold (Victor Kilbatchiche), Pascal Aubier (Eugène Dieudonné), Armand Mestral (Le Commissaire Louis Jouin des Brigades Mobiles), Marc Dudicourt (Le Commissaire de la Préfecture de Police de Paris), Nelle Bielski (Rirette Maîtrejean), Léonce Corne (Le Préfet Lépine)...

Paris, automne 1911. Dans une usine de banlieue, Raymond Callemin, immigré Belge de vingt-et-un ans, peint "Vive l'Anarchie!" sur un mur avant d'appeler ses camarades à se lever contre leurs patrons. Callemin est un révolutionnaire, un ouvrier qui a lu mais un ouvrier avant tout. Il participe au journal politique de Victor Kilbathiche, un Belge d'origine russe qui donne dans l'anarchisme marxiste, journal auquel collabore également le jeune Octave Garnier, un poète anarchiste de vingt-deux ans. Mais Callemin, que l'on surnomme Raymond La Science, veut moins penser et passer à l'action. A l'occasion d'une petite affaire de vol sur un bourgeois auquel participe son ami André Soudy, dix-neuf ans, il fait la connaissance de Jules Bonnot. Présentant l'homme à ses camarades anarchistes, Callemin leur propose que Jules, plus âgé et plus expérimenté, deviennent leur chef de file. Ils fondent ensemble ce qui deviendra célèbre sous le nom de Bande à Bonnot. Mais Jules est contre le meutre tandis que Callemin et ses amis ne veulent pas se contenter d'être des voleurs. Ce qu'ils veulent, c'est tuer du bourgeois et du capitaliste...

Film sur un sujet atypique, La bande à Bonnot brille d'abord par sa distribution. Tourné en 1968, année d'agitation révolutionnaire et gauchiste en France et en Europe, ce film est signé d'un sympathisant: Philippe Fourastié, vingt-huit ans, qui a fait ses armes auprès de la Nouvelle Vague (Chabrol, Godard et Rivette) aime l'idée que le criminel puisse remettre en question, par sa vision politique de la société, le monde dans laquelle il évolue. C'est donc tout naturellement qu'il s'engage dans ce portrait de Jules Bonnot et sa bande. Pour les incarner, il choisit Bruno Crémer et surtout Jacques Brel, alors immense vedette de la chanson et qui a décidé de s'orienter vers le cinéma - son dernier album studio datera aussi de 1968. CREMERA ce parfait duo que sont venus compléter Jean-Pierre Kalfon et Dominique Maurin (frère de Patrick Dewaere et alors vedette de la jeunesse qui a tourné pour la télévision ainsi que, au cinéma, avec Louis de Funès et Jean Delannoy), s'ajoutent Michel Vitold, acteur de théâtre fidèle de Sartre, Anouilh et Cocteau, et surtout la grande Annie Girardot qui est loin d'être une débutante.

La bande à Bonnot, c'est d'abord une histoire vraie, celle d'un groupe organisé d'obédience anarchiste. Chez eux, philosophie et crime sont liés. Né avec le mouvement Apache (voir par exemple le film Casque d'or), le mouvement anarchiste s'illustre à la Belle Epoque en priorité dans les grèves ouvrières et le mouvement syndical tandis que son aspect délictueux prend racine avec la montée du paupérisme ouvrier: voler un nanti, c'est juste quand on est un crève-la-faim. C'est en 1910 que Jules Bonnot, alors à Lyon, innove en matière criminelle en utilisant la voiture pour ses déplacements crapuleux, face à des forces de police encore très largement hypomobiles voire cyclistes. Le 21 décembre 1911, la Bande à Bonnot alors constituée commet sa première exaction sur le principe de Proudhon "la propriété, c'est le vol". Il s'agit d'un braquage dans une banque parisienne qui s'achève par une fusillade meurtrière. Après un autre braquage en Belgique et différentes affaires dans la périphérie de Paris, la bande est décimée en mai 1912. Bonnot est abattu lors d'un assaut policier, ses complices arrêtés. BRELEn février 1913, Calmin, Carouy et Soudy sont jugés et condamnés à mort. Ils sont exécutés le 21 avril 1913.

En fait, La Bande à Bonnot vue par Philippe Fourastié, c'est la spirale du crime présentée du côté des criminels. D'ailleurs, on voit très peu la police dans son film et elle n'y exprime pas son point de vue. La bande à Bonnot raconte donc la vie des anarchistes et leur relation à la révolution. Pour Calmin, la révolution a besoin de spécialistes. Mais a-t-elle besoin de spécialistes comme Kilbatchiche, très bon théoricien qui donne des conférences politiques où il dénonce la tyrannie de la proprité, de la hiérachie et de l'autorité, mais qui refuse le terrorisme, le crime et l'illégalité, ou plutôt d'hommes d'action? D'ailleurs, de quelle action a-t-elle besoin? Du banditisme à la Bonnot ou d'une traque plus acharnée à la Garnier qui rêve d"éventrer policiers et capitalistes? Bref, dans cette bande, la pensée occupe autant de place que le fait d'agir, ce qui la place en dehors du monde criminel ordinaire.

Et c'est bien ce qui a dérangé la France de 1968 lorsque La bande a Bonnot est sorti sur les écrans: l'anarchie, ce n'est pas le Milieu. Le Milieu, on le connaît bien, surtout dans la France gaulliste. Après la pègre et le crime organisé au XIXe siècle, il y a eu les Marseillais et les Corses dans les années 1920, les parisiens des années 1930, la Carlingue de l'Occupation puis Pierrot-le-fou, Emile Buisson et tous ceux qui ont baigné dans des affaires plus ou moins sordides, plus ou moins louchent à partir des années 1950, anciens guestapistes, anciens d'Algérie, petits malfrats avec un pied dans le crime politique et les affaires secrètes comme l'assassinat de Mehdi Ben Barka en 1965. En un mot, le Milieu, avec ses souteneurs, ses gagneuses, des premiers couteaux, ses portes-flingues et ses bars de nuit, c'est tout un monde codifié qui agit selon des règles strictes, eGIRARDOTn marge de la loi certes mais structuré en réseau, parfois même de mèche avec la police (le jeu des indics par exemple). Mais les "Anars", ça c'est autre chose! Il y a de la politique dans ce mouvement, et une vision de la société qui dérange: on ne vole ni ne tue par déviation criminelle ou à cause de ses mauvaises fréquentations; on s'attaque à la base même de la société occidentale moderne: l'argent et ceux qui le possède. Alors que, dans le film, Raymond Calmin refuse de voler un livre - "un bouquin ça ne se vole pas!" - il n'hésite pas à tuer un employé de banque qui se met en travers de son chemin. En fait, ce qui dérange dans La bande à  Bonnot, c'est son aspect philosophique, c'est qu'il met plus en avant la théorie que l'action criminelle, qu'il la justifie même par la bouche de ses héros-assassins. De quoi effrayer la France de De Gaulle, encore toute fiévreuse du printemps qu'elle vient de vivre, et valoir à ce film une interdiction au moins de dix-huit ans à sa sortie en salle, non pour sa violence physique, mais parce qu'il fait, plus ou moins, l'apologie d'une pensée subversive.

Dans un Paris Belle Epoque très bien reconstitué, La bande à Bonnot est un film vif sans grande intention de forme mais qui se regarde avec délice et curiosité. Injustement oublié, il mérite beaucoup d'être redécouvert.