LIVRE02La nostalgie heureuse - Amélie Nothomb (2013)

"Je veux confier quelque chose qui me paraît important et le mécanisme se bloque. Ce n'est pas physique, il me reste de la voix. C'est de nature logique. Je suis assaillie par cette interrogation: 'pourquoi le dirais-je?' Faute de trouver une réponse, je me tais."

Mars 2012. Dans le cadre de l'émission de télévision Empreintes, Amélie Nothomb s'envole pour le Japon. Elle n'y a pas mis les pieds depuis 1996 et elle a accepté qu'un portrait d'elle-même soit tourné pour la chaine France 5, portrait qui suppose qu'elle retourne, flanquée de caméras, dans ce pays dont elle a toujours voulu faire partie. Pour l'écrivain, ce voyage n'est pas qu'une occasion de poser une nouvelle fois le pied sur le sol d'un pays chéri dont elle a toujours dit que le quitter fut le plus douloureux déchirement de sa vie, c'est, du fait même de l'émission de télévision, l'occasion d'un retour sur deux épisodes de son existence, son enfance et son histoire d'amour avec un habitant de Tokyo.

"Tokyo, c'est d'abord un rythme: celui d'une explosion parfaitement maîtrisée. Quand on y revient après une longue absence, on doit s'isoler quelques secondes en une sorte d'apesanteur pour réatterrir dans le tempo. Dès que les pieds sentent la pulsation, on y est."

On serait tenté de dire qu'Amélie Nothomb a déjà usé jusqu'à la corde son passé nippon, l'ayant déjà passablement bien raconté dans Métaphysique des tubes, Stupeur et tremblements et Ni d'Eve ni d'Adam. On pourrait même aller jusqu'à dire qu'elle n'en finit plus de revenir sur ces épisodes qui l'ont si sensiblement marquée, qu'elle n'en finit plus de les réinventer. On pourrait, enfin, dire qu'elle s'est composée une mémoire fictive et fictionnelle afin de publier des souvenirs plus ou moins réels mais qui ont l'intérêt commercial de faire vrai.

C'e serait mal connaître la fibre d'authenticité qui compose Amélie Nothomb, le sens du respect de l'autre qui l'anime, et la faiblesse de sa propre conscience d'exister dans le regard des autres. Une autobiographie? Une de plus? YUMETO YAMAZAKI 02Il y a assurément un peu de narcissisme dans le fait même d'écrire, certes, mais Amélie Nothomb a si peu conscience d'elle-même que l'exercice ne peut se résumer à un besoin psychologique. Françoise Sagan disait qu"écrire est une entreprise solitaire qui ne s'adresse pas au public, "qu’on écrit pour trois ou quatre personnes qu’on aime et qui vous croient forte. (…) C’est une impulsion sensuelle. C’est comme si vous aviez une liaison avec quelqu’un de très séduisant, de très intraitable et qui vous attend. Parfois on hésite et parfois on a le courage d’aller vers lui, le courage de se mettre à nu." C'est la démarche d'Amélie Nothomb, déjà courageuse dans ses trois précédentes autobiographies, encore plus dans celle-ci puisqu'elle rédige son manuscrit en 2012, soit plus d'un an avant sa parution, comme un journal de ce voyage de travail. Elle qui écrit tous les jours n'a sans doute pas, en 2012, prémédité de publier ce manuscrit-là en 2013.

Pourquoi parler ici de courage? La nostalgie heureuse est sans doute le livre le plus courageux de l'auteur. Avec Métaphysique des tubes, elle mettait en mots la douleur de la séparation, cette blessure d'enfance dont elle ne semble s'être jamais remise. Avec Stupeur et tremblements, il y avait une volonté sinon de régler des comptes du moins de dire une vérité sur ce pays adoré qui la rejetait en dépit de ses efforts d'intégration. Avec Ni d'Eve ni d'Adam, c'était une forme de réconciliation avec le Japon, la face heureuse des années racontées dans Stupeur et tremblements. Avec ce nouvel opus, elle accepte ce que Marcel Proust appelait la mémoire involontaire, démarche qui nécessite, dans ce cas précis, de se confronter à un passé perdu et de prendre le risque de la déception ou, pire, de la douleur nostalgique.

"A aucune moment je n'ai décidé d'inventer. Cela s'est fait de soi-même. Il ne s'est jamais agi de glisser le faux dans le vrai, ni d'habiller le vrai des parures du faux. Ce que l'on a vécu laisse dans la poitrine une musique: c'est elle qu'on s'efforce d'entendre à travers le récit. Il s'agit d'écrire ce sont avec les moyens du langage. Cela suppose des coupes et des approximations. On élague pour mettre à nu le trouble qui nous a gagnés."

Le Japon, Kyoto, Nishio-San sa nourrice des premières années, son école maternelle, son quartier (détruit par un tremblement de terre), Fukushima, Tokyo, Rinri son amoureux, un parc, des rues, un morceau de trottoir... Amélie Nothomb fait l'expérience proustienne de la réminiscence, la mémoire parfois (une fois!) en défaut - elle qui ne la trahit pourtant jamais - qui a occulté un souvenir précis... et tout cela la conduit dans un état incroyablement violent, allant des larmes à la jubilation la plus intense, une épreuve qu'elle qualifie volontiers de "high contact" et d'expérience mystique du vide bouddhiste.

A une traductrice qui l'assiste lors d'une interview et qui a traduit le mot 'nostalgie' par un vocable auquel elle ne s'attendait pas, Amélie Nothomb pose une question inquiète sur le sens du terme employé et obtient une réponse qu'elle estime apocalyptique (au sens grec de révélation): "'Natsukashii' désigne la nostalgie heureuse, l'instant où le beau souvenir revient à la mémoire et l'emplit de douceur. YUMETO YAMAZAKI 01Vos traits et votre voix signifiaient votre chagrin, il s'agissait donc de nostalgie triste, qui n'est pas une notion japonaise. A la question de savoir si la madeleine de Proust est nostalgique ou natsukashii, elle penche pour la deuxième option."

La nostalgie heureuse, c'est l'expérience que fait Amélie Nothomb avec son passé japonais. La souffrance liée à ces retrouvailles, les manifestations parfois violentes qu'elles suscitent, tout cela constitue, en définitive, un bonheur que l'écrivain n'avait sans doute jamais soupçonné et qu'elle essaye de nous communiquer par le texte. C'est là qu'elle réussit une autre prouesse, nous donner à lire, avec une étonnante simplicité, une palette de sentiments qu'elle dépeint sans ironie, avec son sens habituel de la précision clinique, sans recherche d'effets poétiques et qui, au final, nous touche profondément, nous parle, nous émeut.

Un Nothomb bien au delà des apparences, certainement le plus audacieux de ses livres et l'un des plus personnels car écrit dans la douce exaltation du temps retrouvé.

"Tout ce que l'on aime devient une fiction."

Illustrations: photographies de Yumeto Yamazaki pour l'agence Magnum (2012)